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1. La description
En un paragraphe,
le narrateur décrit le lieu, à travers une vision qui se veut objective
(nulle trace de focalisation interne), mais qui laisse affleurer le regard
privilégié d'un observateur du monde et des hommes : " […] tous les cigares
et toutes les cigarettes que fumaient tous ces gens. "
Si la description correspond sans nul doute à la réalité du lieu, quand
elle insiste sur la fumée qui emplissait la salle, jusqu'aux plafonds,
elle revêt un intérêt particulier, celui de troubler la vision, de voiler
le tableau d'un écran de fumée, et d'y montrer un univers trouble, à l'opposé
du paysage naturel, ce que soulignent par contraste les mots " brouillard
", " brume ", et l'expression finale " un ciel ennuagé de fumée ". C'est
en fait l'univers de la représentation, avec sa " scène ", son " théâtre
" et ses " spectateurs ".
Les deux paragraphes qui suivent cette
description vont insérer peu à peu dans cet espace ambigu un public
composite : à la " tribu parée des filles " succède " la foule sombre
des hommes ", " un groupe de femmes ", et enfin les trois " marchandes
de boissons et d'amour. " Cette restriction progressive du champ de vision
conduit aux personnages dédoublés par les hautes glaces (" reflétaient
leur dos et les visages des passants "), comme si tout ce lieu ne faisait
que montrer la dualité de l'âme humaine, de dos et de face, l'apparence
contre les pulsions.
2. Le texte et le tableau
a - " […] un groupe de femmes attendait les arrivants devant un des trois
comptoirs où trônaient, fardées et défraîchies, trois marchandes de boissons
et d'amour. Les hautes glaces, derrière elles, reflétaient leur dos et
les visages des passants. "
Même fonction socio-professionnelle des serveuses
dans le roman et dans le tableau, même mention du jeu des reflets, dans
un rapport de la frontalité et du dos.
Cependant, dans la caractérisation de la serveuse, tout différencie le
peintre et le romancier : la jeune Suzon de Manet est apprêtée avec soin,
mais nullement " fardée ", cependant qu'elle paraît remplir avec conscience
son métier de marchande de boisson, et avec résignation celui que lui
assigne sa condition sociale : si elle vend ses charmes, ce n'est pas
de gaîté de cœur. Les serveuses de Maupassant s'apparentent aux prostituées
et autres " filles de demi-choix " qu'il mentionne, à cette " fille à
un ou deux louis qui guette l'étranger de cinq louis et prévient ses habitués
quand elle est libre. " La description la plus précise du romancier, celle
de Rachel, est sans équivoque : " C'était une grosse brune à la chair
blanchie par la pâte, à l'œil noir, allongé, souligné par le crayon, encadré
sous des sourcils énormes et factices. Sa poitrine, trop forte, tendait
la soie sombre de sa robe ; et ses lèvres peintes, rouges comme une plaie,
lui donnaient quelque chose de bestial, d'ardent, d'outré, mais qui allumait
le désir cependant. "
b - D'autres éléments de comparaison entre les deux œuvres peuvent être
observés :
Maupassant décrit avec détails les
exercices au trapèze. Il choisit l'un
des trois trapézistes, le plus grand, et détaille son numéro.
" Sur la scène, trois jeunes hommes en maillot
collant, un grand, un moyen, un petit, faisaient, tour à tour, des exercices
sur un trapèze.
[…] Puis il sautait à terre, saluait de nouveau en souriant sous les applaudissements
de l'orchestre, et allait se coller contre le décor, en montrant bien,
à chaque pas, la musculature de sa jambe. "
Rappelons que Manet ne montrait dans le cadre que les jambes et surtout
les chaussures vertes d'une trapéziste. Là où Maupassant développe une
fresque qui montre beaucoup d'éléments divers (personnages, activités,
décors) du lieu, Manet choisit, focalise, et même rassemble dans une composition
personnelle les éléments du décor réel.
La
description du public est réglée par
les mêmes choix. Maupassant place cette description dans la bouche de
Forestier : " Forestier lui dit : "Remarque donc l'orchestre: rien que
des bourgeois avec leurs femmes et leurs enfants, de bonnes têtes stupides
qui viennent pour voir. Aux loges, des boulevardiers ; quelques artistes,
quelques filles de demi-choix ; […] on les voit tous les soirs, toute
l'année, aux mêmes endroits, sauf quand elles font une station hygiénique
à Saint-Lazare ou à Lourcine.""
c - La question de la pertinence du rapport
texte/tableau appelle deux réponses :
Les
deux œuvres sont conçues et réalisées presque dans le même temps.
Manet a peint une première esquisse, avec un modèle différent. Quant au
chef-d'œuvre de 1882, il a mis longtemps à le peindre (vraisemblablement
l'année1881 et début 1882). Maupassant situe le récit de Bel-Ami entre
1880 et 1883. Si la publication (1885) est postérieure de trois ans à
l'exposition du tableau de Manet, l'écrivain n'en a pas moins puisé dans
son expérience personnelle, des faits politiques, des faits-divers, allant
de 1880 à 1885, pour rédiger son œuvre. Dans ces années, les Folies-Bergère
ont connu de nombreux remaniements décoratifs, ainsi que des changements
complets de destination, mais c'est bien le même établissement que décrivent
le peintre et l'écrivain. On peut imaginer d'ailleurs qu'ils ont pu s'y
croiser. On ne peut douter que Maupassant a vu le tableau de Manet, qui
a connu une grande célébrité en 1882. Mais là s'arrête la relation d'ordre
" génétique " entre les deux œuvres.
Cette
question des dates permet donc à la fois de justifier que l'on
puisse étudier les deux œuvres conjointement, mais oblige à les analyser
en toute indépendance. Il est impossible que Manet ait illustré le passage
de Bel Ami, autant qu'il est absurde de prétendre que Maupassant ait puisé
son inspiration dans le tableau.
Cette question du rapport que l'on peut établir
entre le texte et le tableau n'est pas futile. Les manuels
de Français nous ont longtemps habitués à une mise en regard illustrative
des œuvres d'art, à la marge de l'étude littéraire. Pour résumer, l'image
ne servait qu'à mieux mettre en valeur le texte, et on n'en retenait que
ce qui pouvait éclairer avec pertinence les choix stylistiques et le contenu
de l'œuvre écrite. A titre d'exemples, voici deux questions posées aux
élèves de BEP, dans un manuel de Français édité en 1997 :
1. Etudiez le tableau et plus particulièrement le jeu des reflets. Quelle
partie du texte illustre-t-il ? Quelles différences, quelles similitudes
notez-vous ?
2. Dans quelles parties du texte retrouvons-nous le style " impressionniste
" ? Vous étudierez plus particulièrement : le champ lexical de la fumée,
de l'eau et des sensations, la structure des phrases longues lorsque c'est
Bel Ami qui voit.
[A noter que dans cette édition, le tableau de Manet est représenté à
l'envers, avec le reflet à gauche et non à droite, et qu'il est recadré,
l'homme au chapeau n'apparaissant pas.]
3. La question du réalisme chez Manet
et Maupassant
Maupassant
C'est dans une longue étude, " Le Roman
", souvent située en lieu et place contestables de " préface " de
" Pierre et Jean ", que Maupassant développe sa conception du
réalisme. Tout en affirmant fortement que le romancier réaliste doit "
montrer la vérité, rien que la vérité, toute la vérité ", il concède que
c'est la vraisemblance, " l'illusion complète du vrai ", qui gouvernera
les choix de l'artiste. Pour cela, il doit choisir, parmi les observations
qu'il fait sur ce qui l'entoure, " de petits faits constants ", il ne
retiendra que ce qui est pertinent pour obtenir " une vision plus complète,
plus saisissante, plus probante que la réalité même. " Puisque chacun
porte sa propre vérité, élaborée sur sa vision subjective du monde, limitée
par ses propres perceptions sensorielles, le romancier ne devra donc que
reproduire cette illusion, mais " avec tous les procédés d'art qu'il a
appris et dont il peut disposer. " Deux soucis majeurs président ainsi,
pour Maupassant, à la représentation de la réalité dans le récit de fiction
: celui de véracité (les faits
prélevés dans la matière même du quotidien doivent être irrécusables,
du moins dans leur vraisemblance) ; celui de beauté
artistique, qui gouvernera les choix de recherche du vrai.
Manet
Manet, dans son " Bar aux Folies Bergère
", opère de même :
- prélèvements sur la réalité de l'établissement, par des croquis, des
actions significatives (trapéziste, présence de Méry Laurent et de Jeanne
Demarsy), des éléments du décor (éclairage électrique) ;
- reconstruction artistique, dans son atelier, en prélevant dans la situation
réelle la serveuse, qui devient modèle, en élaborant un décor artificiel
(comptoir du premier plan) sur lequel il dispose selon ses choix artistiques
et symboliques les objets (bouteilles, fleurs, fruits).
Mais Manet va plus loin par son désir d'impliquer le spectateur dans la
situation : celui-ci est à la place du bourgeois, une place bizarrement
lointaine et proche. Assez loin pour embrasser du regard une grande partie
du comptoir, et voir Suzon entièrement ; terriblement proche quand on
mesure l'intimité qui relie malgré elle Suzon au bourgeois, dont le visage
grossi, dans le reflet, semble presque toucher celui de la serveuse.
Manet va plus loin également par l'écart aux normes classiques de la création
artistique. Alors que son esquisse respectait les règles de la vraisemblance
dans la représentation, son œuvre aboutie rompt avec la cohérence et la
perspective. Il fait ainsi figure de précurseur dans l'histoire de l'art.
Dans son " Histoire de la Peinture ",
Pierre Francastel analyse ainsi
l'art de Manet :
" Contrairement à Courbet, la véritable originalité de Manet est dans
la vision et la technique. Raison de plus pour le public de se montrer
rebelle. Lorsque l'on songe que, par delà les Impressionnistes, Manet
rejoint les recherches d'un Matisse sur les surfaces colorées, que par
son désaxement du cadrage il amorce une nouvelle construction de l'espace
qui connaîtra l'essor que l'on sait dans la peinture contemporaine, on
comprend aisément le degré d'ahurissement produit sur la masse du public
et celui de l'enthousiasme soulevé auprès des amateurs de solutions nouvelles.
"
L'art de Manet procède
d'idées que l'on peut rapprocher de celles des écrivains réalistes ; mais
tout le génie du peintre, qui atteint dans " Un Bar aux Folies Bergère
" son sommet, est d'affirmer la liberté de la vision de l'artiste.
Dans le même temps, il fournit au spectateur du tableau les indices
visibles de
la représentation distanciée. Le spectateur, plus ou moins consciemment
culpabilisé par la place qu'il occupe, celle du bourgeois qui vient consommer,
peut exercer sa propre liberté de vision et de jugement : il se trouve
impliqué mais tenu à distance par la grâce d'une rupture de construction.
Mais cette rupture ne s'exprime-t-elle pas comme une suprême déclaration
de liberté de la création artistique ?
Sur
cette question fondamentale du réalisme, on peut inciter les élèves
à chercher quelques citations importantes, posant le problème en littérature
et dans le domaine de la peinture, sur le site web : http://www.ac-orleans-tours.fr/lettres/coin_prof/realisme/polemique-realisme.htm
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