SCENARIOS PEDAGOGIQUES

Les Folies Bergère, de Manet à MaupassantSéance 1Séance 2Séance 3Séance 4Séance 5Suites pédagogiques

Séance 5
Maupassant, " Bel Ami
"
durée : 2 heures

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Maupassant, " Bel Ami ", 1885, première partie, chapitre I, extrait

1. La description

En un paragraphe, le narrateur décrit le lieu, à travers une vision qui se veut objective (nulle trace de focalisation interne), mais qui laisse affleurer le regard privilégié d'un observateur du monde et des hommes : " […] tous les cigares et toutes les cigarettes que fumaient tous ces gens. "
Si la description correspond sans nul doute à la réalité du lieu, quand elle insiste sur la fumée qui emplissait la salle, jusqu'aux plafonds, elle revêt un intérêt particulier, celui de troubler la vision, de voiler le tableau d'un écran de fumée, et d'y montrer un univers trouble, à l'opposé du paysage naturel, ce que soulignent par contraste les mots " brouillard ", " brume ", et l'expression finale " un ciel ennuagé de fumée ". C'est en fait l'univers de la représentation, avec sa " scène ", son " théâtre " et ses " spectateurs ".
Les deux paragraphes qui suivent cette description vont insérer peu à peu dans cet espace ambigu un public composite : à la " tribu parée des filles " succède " la foule sombre des hommes ", " un groupe de femmes ", et enfin les trois " marchandes de boissons et d'amour. " Cette restriction progressive du champ de vision conduit aux personnages dédoublés par les hautes glaces (" reflétaient leur dos et les visages des passants "), comme si tout ce lieu ne faisait que montrer la dualité de l'âme humaine, de dos et de face, l'apparence contre les pulsions.

2. Le texte et le tableau
a - " […] un groupe de femmes attendait les arrivants devant un des trois comptoirs où trônaient, fardées et défraîchies, trois marchandes de boissons et d'amour. Les hautes glaces, derrière elles, reflétaient leur dos et les visages des passants. "

Même fonction socio-professionnelle des serveuses dans le roman et dans le tableau, même mention du jeu des reflets, dans un rapport de la frontalité et du dos.
Cependant, dans la caractérisation de la serveuse, tout différencie le peintre et le romancier : la jeune Suzon de Manet est apprêtée avec soin, mais nullement " fardée ", cependant qu'elle paraît remplir avec conscience son métier de marchande de boisson, et avec résignation celui que lui assigne sa condition sociale : si elle vend ses charmes, ce n'est pas de gaîté de cœur. Les serveuses de Maupassant s'apparentent aux prostituées et autres " filles de demi-choix " qu'il mentionne, à cette " fille à un ou deux louis qui guette l'étranger de cinq louis et prévient ses habitués quand elle est libre. " La description la plus précise du romancier, celle de Rachel, est sans équivoque : " C'était une grosse brune à la chair blanchie par la pâte, à l'œil noir, allongé, souligné par le crayon, encadré sous des sourcils énormes et factices. Sa poitrine, trop forte, tendait la soie sombre de sa robe ; et ses lèvres peintes, rouges comme une plaie, lui donnaient quelque chose de bestial, d'ardent, d'outré, mais qui allumait le désir cependant. "


b - D'autres éléments de comparaison entre les deux œuvres peuvent être observés :

Maupassant décrit avec détails les exercices au trapèze. Il choisit l'un des trois trapézistes, le plus grand, et détaille son numéro.
" Sur la scène, trois jeunes hommes en maillot collant, un grand, un moyen, un petit, faisaient, tour à tour, des exercices sur un trapèze.
[…] Puis il sautait à terre, saluait de nouveau en souriant sous les applaudissements de l'orchestre, et allait se coller contre le décor, en montrant bien, à chaque pas, la musculature de sa jambe. "
Rappelons que Manet ne montrait dans le cadre que les jambes et surtout les chaussures vertes d'une trapéziste. Là où Maupassant développe une fresque qui montre beaucoup d'éléments divers (personnages, activités, décors) du lieu, Manet choisit, focalise, et même rassemble dans une composition personnelle les éléments du décor réel.

La description du public est réglée par les mêmes choix. Maupassant place cette description dans la bouche de Forestier : " Forestier lui dit : "Remarque donc l'orchestre: rien que des bourgeois avec leurs femmes et leurs enfants, de bonnes têtes stupides qui viennent pour voir. Aux loges, des boulevardiers ; quelques artistes, quelques filles de demi-choix ; […] on les voit tous les soirs, toute l'année, aux mêmes endroits, sauf quand elles font une station hygiénique à Saint-Lazare ou à Lourcine.""

c - La question de la pertinence du rapport texte/tableau appelle deux réponses :
Les deux œuvres sont conçues et réalisées presque dans le même temps. Manet a peint une première esquisse, avec un modèle différent. Quant au chef-d'œuvre de 1882, il a mis longtemps à le peindre (vraisemblablement l'année1881 et début 1882). Maupassant situe le récit de Bel-Ami entre 1880 et 1883. Si la publication (1885) est postérieure de trois ans à l'exposition du tableau de Manet, l'écrivain n'en a pas moins puisé dans son expérience personnelle, des faits politiques, des faits-divers, allant de 1880 à 1885, pour rédiger son œuvre. Dans ces années, les Folies-Bergère ont connu de nombreux remaniements décoratifs, ainsi que des changements complets de destination, mais c'est bien le même établissement que décrivent le peintre et l'écrivain. On peut imaginer d'ailleurs qu'ils ont pu s'y croiser. On ne peut douter que Maupassant a vu le tableau de Manet, qui a connu une grande célébrité en 1882. Mais là s'arrête la relation d'ordre " génétique " entre les deux œuvres.
Cette question des dates permet donc à la fois de justifier que l'on puisse étudier les deux œuvres conjointement, mais oblige à les analyser en toute indépendance. Il est impossible que Manet ait illustré le passage de Bel Ami, autant qu'il est absurde de prétendre que Maupassant ait puisé son inspiration dans le tableau.

Cette question du rapport que l'on peut établir entre le texte et le tableau n'est pas futile. Les manuels de Français nous ont longtemps habitués à une mise en regard illustrative des œuvres d'art, à la marge de l'étude littéraire. Pour résumer, l'image ne servait qu'à mieux mettre en valeur le texte, et on n'en retenait que ce qui pouvait éclairer avec pertinence les choix stylistiques et le contenu de l'œuvre écrite. A titre d'exemples, voici deux questions posées aux élèves de BEP, dans un manuel de Français édité en 1997 :
1. Etudiez le tableau et plus particulièrement le jeu des reflets. Quelle partie du texte illustre-t-il ? Quelles différences, quelles similitudes notez-vous ?
2. Dans quelles parties du texte retrouvons-nous le style " impressionniste " ? Vous étudierez plus particulièrement : le champ lexical de la fumée, de l'eau et des sensations, la structure des phrases longues lorsque c'est Bel Ami qui voit.
[A noter que dans cette édition, le tableau de Manet est représenté à l'envers, avec le reflet à gauche et non à droite, et qu'il est recadré, l'homme au chapeau n'apparaissant pas.]

3. La question du réalisme chez Manet et Maupassant
Maupassant
C'est dans une longue étude, " Le Roman ", souvent située en lieu et place contestables de " préface " de " Pierre et Jean ", que Maupassant développe sa conception du réalisme. Tout en affirmant fortement que le romancier réaliste doit " montrer la vérité, rien que la vérité, toute la vérité ", il concède que c'est la vraisemblance, " l'illusion complète du vrai ", qui gouvernera les choix de l'artiste. Pour cela, il doit choisir, parmi les observations qu'il fait sur ce qui l'entoure, " de petits faits constants ", il ne retiendra que ce qui est pertinent pour obtenir " une vision plus complète, plus saisissante, plus probante que la réalité même. " Puisque chacun porte sa propre vérité, élaborée sur sa vision subjective du monde, limitée par ses propres perceptions sensorielles, le romancier ne devra donc que reproduire cette illusion, mais " avec tous les procédés d'art qu'il a appris et dont il peut disposer. " Deux soucis majeurs président ainsi, pour Maupassant, à la représentation de la réalité dans le récit de fiction : celui de véracité (les faits prélevés dans la matière même du quotidien doivent être irrécusables, du moins dans leur vraisemblance) ; celui de beauté artistique, qui gouvernera les choix de recherche du vrai.
Manet
Manet, dans son " Bar aux Folies Bergère ", opère de même :
- prélèvements sur la réalité de l'établissement, par des croquis, des actions significatives (trapéziste, présence de Méry Laurent et de Jeanne Demarsy), des éléments du décor (éclairage électrique) ;
- reconstruction artistique, dans son atelier, en prélevant dans la situation réelle la serveuse, qui devient modèle, en élaborant un décor artificiel (comptoir du premier plan) sur lequel il dispose selon ses choix artistiques et symboliques les objets (bouteilles, fleurs, fruits).
Mais Manet va plus loin par son désir d'impliquer le spectateur dans la situation : celui-ci est à la place du bourgeois, une place bizarrement lointaine et proche. Assez loin pour embrasser du regard une grande partie du comptoir, et voir Suzon entièrement ; terriblement proche quand on mesure l'intimité qui relie malgré elle Suzon au bourgeois, dont le visage grossi, dans le reflet, semble presque toucher celui de la serveuse.
Manet va plus loin également par l'écart aux normes classiques de la création artistique. Alors que son esquisse respectait les règles de la vraisemblance dans la représentation, son œuvre aboutie rompt avec la cohérence et la perspective. Il fait ainsi figure de précurseur dans l'histoire de l'art.

Dans son " Histoire de la Peinture ", Pierre Francastel analyse ainsi l'art de Manet :
" Contrairement à Courbet, la véritable originalité de Manet est dans la vision et la technique. Raison de plus pour le public de se montrer rebelle. Lorsque l'on songe que, par delà les Impressionnistes, Manet rejoint les recherches d'un Matisse sur les surfaces colorées, que par son désaxement du cadrage il amorce une nouvelle construction de l'espace qui connaîtra l'essor que l'on sait dans la peinture contemporaine, on comprend aisément le degré d'ahurissement produit sur la masse du public et celui de l'enthousiasme soulevé auprès des amateurs de solutions nouvelles. "

L'art de Manet procède d'idées que l'on peut rapprocher de celles des écrivains réalistes ; mais tout le génie du peintre, qui atteint dans " Un Bar aux Folies Bergère " son sommet, est d'affirmer la liberté de la vision de l'artiste. Dans le même temps, il fournit au spectateur du tableau les indices visibles de la représentation distanciée. Le spectateur, plus ou moins consciemment culpabilisé par la place qu'il occupe, celle du bourgeois qui vient consommer, peut exercer sa propre liberté de vision et de jugement : il se trouve impliqué mais tenu à distance par la grâce d'une rupture de construction. Mais cette rupture ne s'exprime-t-elle pas comme une suprême déclaration de liberté de la création artistique ?

Sur cette question fondamentale du réalisme, on peut inciter les élèves à chercher quelques citations importantes, posant le problème en littérature et dans le domaine de la peinture, sur le site web : http://www.ac-orleans-tours.fr/lettres/coin_prof/realisme/polemique-realisme.htm

 




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