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Article écrit le 20 décembre 2001 par Irène Laborde - Voir les articles du même auteur.
Métaphores et métamorphoses chez Anthony Browne
Tout change dans les cadres
Les illustrations de l’album Tout Change d’Anthony Browne permettent à l’enfant une lecture autonome avant même qu’il ne sache lire. Car c’est le texte ici, contrairement à l’habitude, qui, fort économe en mots, apparaît comme redondant par rapport à l’image. Par ailleurs, à l’intérieur même de l’ensemble des illustrations, se faufile subrepticement, un discours clandestin qu’on se propose ici de dévoiler.

Le thème majeur de l’album, à première lecture, est celui de la métamorphose du réel qui bascule dans l’imaginaire surréaliste par la prise d’autonomie d’objets familiers qui se transforment au gré des productions fantasmatiques de Joseph K. L’enfant attend et s’interroge sur les changements à venir. Le décor se déforme et les objets mutent en des formes monstrueuses exprimant l’inquiétude croissante de l’enfant à l’égard d’un changement dont le lecteur ignore de quoi il sera fait. La chute de l’histoire seule fera comprendre qu’il concerne la venue d’un nouvel enfant dans la famille. Pourtant, dès le début, tout est dit à l’insu du lecteur.

Un œuf, une pendule et tout est dit

Ainsi, en avant-première page apparaît, seul élément dans la page blanche, un coquetier de porcelaine bleue contenant un œuf qui se fendille, naissance annoncée, et portant tel Janus, dieu romain des portes présidant toute naissance, deux profils dont l’un rit et l’autre pleure.

Un œuf dans un coquetier et tout est dit de la naissance imminente et de l’ambivalence des sentiments à l’égard de l’arrivée d’une petite sœur.

Sur la page de garde qui suit, sous le titre, apparaît une pendule marquant 10h15. Les aiguilles partagent ainsi le temps en trois parties égales, comme se partageait jusqu’à ce matin-là l’univers affectif de Joseph K. dans la triade père/mère/enfant. La dernière page propose quant à elle une image de la famille réunie sur le canapé du salon, le père et la mère entourant le petit garçon tenant le bébé dans ses bras. Entre la première et la dernière page se dira le vertige intérieur ressenti par l’enfant quant aux changements inquiétants dans sa vie à venir.

Deux images : celle d’une pendule, celle de la famille agrandie et tout est dit de la réconciliation intérieure après la tempête de l’attente, de l’acceptation du partage nouveau à venir, selon quatre pôles maintenant et non plus trois.

Ensuite, la technique narrative n’est pas linéaire comme on peut le croire mais plutôt éclatée par le recours à la métaphore visuelle, le récit se déroulant selon différents degrés. Le premier s’exprime par les changements monstrueux qui s’opèrent dans la maison selon l’imagination de l’enfant et ses craintes. Le second très crypté n’est accessible que grâce à un examen minutieux des détails secondaires des planches illustrées, dans le contenu des cadres du décor notamment.

Quand le message est limpide, nul besoin d’une lecture réfléchie pour saisir l’allusion. Encore faut-il la voir. L’évocation de la maternité dans le tableau d’une Vierge à l’enfant au dessus du canapé du salon par exemple est claire mais si le détail échappe au lecteur, c’est que son attention est retenue par le canapé qui commence à se transformer en crocodile. La métamorphose fait écran à la métaphore qui pourtant s’expose dans l’image mais nous échappe et Browne nous manipule.

Il distille des indices quant aux raisons de l’inquiétude du petit garçon au gré d’images apparaissant dans plusieurs planches consécutives, comme sur l’écran du téléviseur allumé par exemple. Pour les saisir - et même pour les distinguer -, il est nécessaire de considérer les changements qui s’opèrent d’une page à l’autre, - tout change décidément - ou bien, comme dans la chambre, reconstituer le puzzle des tableaux accrochés aux murs. En les considérant dans leur ensemble, comme une entité singulière signifiante, les changements dans les cadres ou le sens des images qu’ils proposent se partagent en deux domaines : les références cosmiques dans la chambre figurant les interrogations quant aux origines et le thème des oiseaux.

Des oiseaux "parlants"

C’est ce thème qui ouvre l’album par l’œuf dans le coquetier déjà évoqué. Il sera repris et décliné tout au long du récit en images. Chronologiquement il apparaît d’abord par une pantoufle qui gagne une aile noire et un bec. Puis, dans la planche suivante, le reflet de l’oiseau ainsi annoncé file en travers du miroir au-dessus du lavabo de la salle de bain. Un oiseau noir : inquiétant présage... Le troisième support du thème est l’écran de télévision. Sur trois pages consécutives, il montre d’abord un oiseau gris, puis un nid qui contient trois œufs bleus et un quatrième, intrus, de couleur rose. Enfin l’écran montre un oiseau donnant la becquée à un oisillon dont la taille est très disproportionnée par rapport à celle du parent nourricier. On peut y voir là, le drame des oiseaux de petite taille qui voient le coucou pondre dans le nid du couple et sont condamnés à se débarrasser de leur propre progéniture d’abord, et s’épuiser ensuite à nourrir le petit - beaucoup plus gros qu’eux-mêmes - qu’un autre leur a imposé. Allusion fort claire à la manière dont le grand frère vit parfois l’arrivée d’une petite sœur.

Sur ces mêmes pages, on observe, posé sur le téléviseur, un cliché photographique de la famille, père, mère, petit garçon, la famille de Joseph K. sans doute. Le clin d’œil malicieux de Browne consiste à faire surgir dans la dernière photo de la série un porcelet : "Oh ! le petit cochon !", exclamation pouvant être lue comme s’adressant soit au coucou sans-gêne et profiteur ou au nouvel enfant qui s’impose dans la famille.

Enfin pour clore le thème de l’oiseau et de l’œuf, la dernière pirouette visuelle sera un ballon dans lequel Joseph K. shoote et qui se transforme en œuf au cours de la trajectoire pour s’ouvrir en deux et laisser s’en échapper une cigogne qui, comme chacun sait livre les nouveau-nés à domicile.

La chambre signifiante

La célèbre illustration de l’album représentant la chambre de l’enfant, inspirée sinon copiée du tableau de Van Gogh (La chambre de Vincent à Arles, 1888) permet l’évocation cryptée du thème du nouveau-né apparaissant dans la famille.

D’abord un tableau au-dessus de la tête du lit est une copie du peintre (Nuit étoilée, 1889) comme pour "rendre à César ce qui lui appartient". En revanche les quatre autres gravures sur le mur de droite sont porteuses de sens quant au thème de la maternité et de la naissance.

Un dessin de E.T, le petit extra-terrestre du film de Spielberg, appelé dans le film "l’enfant venu d’ailleurs", dit l’arrivée imminente de la petite sœur. Puis une gravure représentant les phases de la lune, astre féminin par excellence évoque les cycles féminins déterminant la fécondité et donc toute naissance. Un schéma ensuite du système solaire parle sans doute de la vision égocentrique de l’enfant dont l’existence va devoir évoluer vers un système plus stellaire, puisqu’il va devoir renoncer à la suprématie affective dans la famille qui s’élargit. Enfin le dessin de l’astre Saturne, le Grand Maléfique pour les astrologues qui lui attribuent un symbolisme fortement marqué par l’idée d’opposition au changement.

Les murs et leur décor ont là encore la parole, les facéties et les références culturelles de l’auteur font varier le récit à un degré clandestin, l’entourant d’une musique d’ambiance évocatrice du thème majeur.

Jamais encore - et semble t’il jamais plus ensuite - Anthony Browne n’avait à ce point eu recours comme dans Tout change, à l’allusion par l’image ou au filage du thème de manière métaphorique dans une succession d’images à lire comme des planches muettes de bande dessinée qu’il s’agit de décrypter comme un discours si tant est qu’elles ne passent pas inaperçues.

Dans Tout change, Anthony Browne joue sur plusieurs registres de sens et en cela pense se jouer de nous. L’image n’illustre pas, elle se fait métaphore, laissant au lecteur la liberté de lire à plusieurs niveaux de sens si, comme les murs, il a quelque oreille. La vérité se cache en s’exposant. L’effet est jubilatoire, il provoque le plaisir et le rire... surtout quand la lecture permet de déjouer les facéties de celui qui espérait se rire de nous.

Irène Laborde