Tout d’abord, les livres à compter ont une place naturelle parmi les autres albums disponibles dans le coin lecture de la classe et dans la BCD de l’école. Comme les autres albums, ils nécessitent d’être présentés par l’enseignant(e) qui va les faire découvrir en utilisant la bande numérique, toujours disponible dans le coin regroupement, pour illustrer les approches numériques qu’ils proposent. On constate qu’une incitation discrète de l’enseignant(e) au dénombrement suffit bien souvent à installer chez beaucoup d’élèves une lecture active et réitérée de ces albums.
➢ Mémoriser la comptine des nombres
La mémorisation progressive de la comptine dépend de son usage mais elle n’est pas suffisante pour donner sens au nombre comme quotité. La fréquentation régulière de livres à compter permet d’associer ces deux approches (on dit la suite des nombres, on dénombre la collection) comme elle permet également d’associer mot-nombre, écriture chiffrée, écriture littérale grâce à la présence de plusieurs codages du nombre d’éléments d’une collection.
➢ S’approprier l’ordre des nombres
Plusieurs dispositifs permettent aux élèves de se repérer dans la suite des nombres :
demander aux enfants d’anticiper sur les nombres à venir ou les nombres déjà vus ;
présenter le livre sans commencer par la première page ;
faire compléter un livre où il manque des pages ;
remettre en ordre les pages d’un livre.
➢ Enumérer, dénombrer
Sur des albums présentant en vrac de grandes collections comme Vingt-six lapins fêtent Noël, il est possible d’organiser des activités d’énumération et de dénombrement plus complexes. Au-delà du dénombrement des présents et des absents, chaque lapin étant reconnaissable, leur énumération permet de repérer ceux qui manquent. Le maître peut proposer d’autres rassemblements ayant des effectifs diversifiés en demandant aux élèves de compléter la "famille".
➢ Comparer [1]
Dans La chevrette qui savait compter jusqu’à dix, il s’agit pour des animaux de monter dans une barque de dix places. Au départ, les élèves disposent de figurines des animaux ayant sauté dans la barque et d’un plan de la barque (support quadrillé) et doivent déterminer par manipulation si tous leurs animaux peuvent rentrer dans la barque. Le problème se pose quand les élèves ne disposent plus que d’une liste d’animaux et de la barque. Plusieurs procédures sont alors utilisables :
correspondance terme à terme entre un animal et une place ;
dénombrement des collections et comparaison des nombres.
Il devient plus exigeant quand une des données (nombre d’animaux ou nombre de places de la barque) n’est présentée que sous la forme d’une écriture chiffrée [2].
➢ Calculer
L’album Cinq créatures présente les décompositions des nombres de un à cinq. Sur le modèle des propositions du livre ("deux aux cheveux longs la mère et la fille - "trois à poils courts" le père et les deux chats), on peut demander aux élèves d’inventer de nouvelles pages en mettant à disposition des silhouettes à coller. Il est facile de modifier la situation en introduisant de nouveaux personnages.
➢ Une démarche
Ce dernier exemple montre bien que le plus intéressant est de créer, en classe, des livres à compter avec des élèves de moyenne section ou de grande section [3].
Le choix de réaliser un livre à compter en classe s’inscrit dans une pédagogie de projet car il s’agit de réaliser un objet complexe, socialement communicable, mobilisant plusieurs domaines (mathématiques évidemment, maîtrise de la langue pour les textes, arts plastiques pour les fonds ou les illustrations, technologie pour la fabrication...). Pour que cette action soit formatrice, il est par ailleurs indispensable que les enfants se sentent responsables du projet : participation aux décisions, gestion du calendrier, coordination des productions, présentation du produit...
Une phase de déclenchement du projet est nécessaire pour permettre aux élèves de s’approprier l’idée de cette production. Il est ainsi possible d’amener dans la classe beaucoup de livres à compter que les enfants ne connaissent pas. Après une phase de découverte et de familiarisation conduite aussi bien lors des temps de regroupement (comparaison des albums) que lors d’ateliers dirigés (ateliers de langage, ateliers de mathématiques selon les albums) ou lors des temps de libre accès à la bibliothèque, la volonté collective de produire un/des albums à compter est explicitée. Plusieurs choix préalables sont à faire par l’enseignant, choix qui déterminent les albums dont la présentation est privilégiée dans la phase préparatoire :
le contenu mathématique mobilisé dans l’album à compter : S’agit-il de travailler sur la suite numérique croissante, sur la suite décroissante ? Quel domaine numérique veut-on exploiter ? Veut-on aborder les compléments, les relations entre les nombres ?... Ce contenu peut être défini en fonction d’un projet collectif d’apprentissage de la classe (production d’un ou des albums de classe) ou en fonction des compétences numériques de chacun (réalisation d’un album par enfant). Dans ce dernier cas, il est indispensable que le projet reste collectif grâce à la présence d’éléments unifiants (contexte, techniques...).
le contexte de l’album : envisage-t-on la présentation de pages successives indépendantes ou au contraire d’un récit ?
la technique utilisée pour mettre en place les chiffres et les textes (écriture, collage...), les procédés plastiques mobilisés, le format (double page, page, demi page...)...
La définition même de l’album par les élèves conduira à rechercher :
les destinataires possibles du/des album(s) : une autre classe, les parents... ;
la forme de socialisation retenue : une exposition, une présentation commentée... ;
le thème des objets présents dans les collections (juxtaposition de collections associées à la suite numérique)
la trame de l’histoire dans le cas d’un récit aussi simple soit-il.
➢ Quelques exemples de réalisation
Dormir !
Une classe MS-GS a réalisé un album présentant la suite numérique de 1 à 22 (1 page par élève), les moyennes sections réalisant les pages de 1 à 12 et les grandes sections de 13 à 22. Les élèves ont tout d’abord créé une histoire : un enfant pour dormir compte des moutons qui, peu à peu, envahissent sa chambre ; à la fin il leur dit de partir car ils l’empêchent de dormir. [voir documents 6 et 7]. L’histoire plus structurée qui se conclut de manière amusante permet de retrouver le nombre sous sa forme chiffrée dans une phrase - Pour dormir, je compte 9 moutons. Les moutons sont dans ma chambre -, nombre qui correspond à une collection de moutons.
Beaucoup d’animaux
Dans une classe de MS-GS-CP un livre à compter a été réalisé sous la forme simple de la présentation successive des nombres. Les élèves de MS étaient chargés des 5 premières pages : collage des animaux [voir document 8], écriture du nombre, assemblage de la phrase initialement dictée à l’adulte, les GS fabriquaient les sept pages suivantes selon le même principe mais en écrivant eux-mêmes la phrase, les élèves de CP réalisaient les pages de 13 à 20, puis des pages présentant la suite de 10 en 10 [voir document 9].
Une démarche du même type a permis à une classe de moyenne section-grande section de produire deux albums construits sur un principe identique : une chenille grossit en augmentant le nombre de ses "anneaux". Les textes supports présentant des légumes divers étaient différenciés en fonction des possibilités des élèves : texte court présentant les jours de la semaine avec les MS, texte plus long utilisant les mois de l’année en GS. [Voir document 10].
Les œufs de Pâques
A l’occasion de Pâques, une classe de GS décide de produire un album à compter collectif proposant les décompositions de 15, à l’intention des grands du CP de l’école voisine.
Une histoire est élaborée collectivement et donne lieu à une dictée à l’adulte (alternances entre des temps collectifs et des temps d’ateliers). Une maman dispose de 15 œufs de Pâques qu’elle va cacher dans le jardin de la maison. Un enfant doit tous les retrouver. Pour commencer, les élèves en atelier recherchent toutes les solutions possibles (représentation des œufs retrouvés dans un panier et mise à l’écart des œufs restant à trouver). Sont ainsi élaborée les seize situations possibles correspondant aux décompositions de 15. Puis lors d’une séance de régulation du projet, les enfants se répartissent les pages à effectuer, l’idée proposée par l’un d’entre eux et immédiatement approuvée par les autres remet en cause le projet initial de l’enseignant : les élèves veulent que l’album comporte la suite décroissante du nombre d’œufs restants au fur et à mesure que la maman les cache, et la suite croissante des œufs découverts au fur à mesure que l’enfant les trouve. Chaque enfant aura donc deux pages à réaliser !
Par ailleurs, une structure répétitive du texte est arrêté : "Je n’en compte plus que 10 ; Maman en a déjà caché 5" [voir documents 1 et 2].
L’organisation matérielle de l’album est alors déterminée : une page contenant un dessin unique de jardin donnant lieu à coloriage et collage et à la mise en place progressive de "fenêtres" s’ouvrant sur les œufs cachés. [voir document 3. La présentation de la page de l’album montre les "fenêtres" ouvertes] ; une page comprenant un panier se vidant progressivement et le texte complété.
24 enfants attendent le carnaval [voir document 4]
A l’occasion du carnaval les vingt-quatre élèves d’une grande section réalisent un album les mettant en scène. Sur une double page figurent d’un côté les masques encore disponibles, de l’autre, les enfants déguisés et ceux qui ont encore à se déguiser. Chaque élève est responsable de la réalisation d’une double page. Sur la deuxième page figure une phrase écrite par l’élève - "Huit enfant sont prêts pour le carnaval mais seize n’ont pas encore leur déguisement" - et une phrase complétée - 24 enfants : 8 habillés et 16 à habiller. [Voir document 5]
Le livre à compter a ainsi toute sa place à l’école. Outil de sensibilisation aux nombres, support d’activités permettant de construire des compétences numériques diverses, il devient un objet central d’un enseignement/apprentissage pluridisciplinaire quand il donne lieu à un projet coopératif de production par les élèves. Les exemples proposés montrent qu’il est alors possible de créer des livres à compter plus riches et plus variés que ceux produits généralement par les éditeurs sur le plan de la formation mathématique.
Alain Pierrard
IUFM de Grenoble
[1] D’après une idée de Robert Neyret, formateur à l’IUFM de Grenoble.
[2] Des projets de ce type, jouant sur les variables d’une situation contextualisée, sont présentés dans Pierrard (A.), Faire des mathématiques à l’école maternelle, CRDP de Grenoble, 2003.
[3] Une démarche de création de livre à compter est proposée dans ERMEL, Apprentissages numériques, Grande section de maternelle, Hatier, 1990. On trouvera d’autres exemples développés dans Valentin D. (1996), "Vive les livres à compter" in Math-Ecole n°175.