Tout le monde dort
Rien entre
La lune et moi
Seifujo
Le haïku, est une forme poétique d’origine japonaise composée de trois vers de cinq, sept et cinq syllabes. Il est issu d’un poème lui-même déjà bref, le tanka, constitué de trente et une syllabes, réparties en deux versets de 5/7/5 et 7/7 syllabes dont on ne conservera par la suite que le premier.
Cet abrègement a une histoire qui commence à la fin du Xe siècle environ. A l’origine, les lettrés nippons pratiquaient le haïkaï (que l’on peut traduire par poème libre - ou cocasse - terme à comprendre dans le sens de badinage) et on regroupait sous cette appellation des pièces de genres très variés dont le tanka. On s’autorisait à l’intérieur de ces textes courts à peu près toutes les familiarités, qu’excluait la poésie dite officielle ou waka. Petit à petit, la mode du tanka se transforma en un passe-temps de société appelé renga (chaînon, maillon et par extension poème lié). Pratiquée par les nobles et les fonctionnaires de la Cour impériale, cette forme littéraire devenue élégante et raffinée consistait à compléter, dans une sorte de joute poétique, un verset initial (hokku) de 5/7/5 syllabes, par un second verset de 7/7 syllabes, comme l’explique fort bien Maurice Coyaud : « Un improvisateur composait les trois premiers vers du tanka, son interlocuteur devait lui renvoyer la balle au bond en imaginant sur-le-champ les deux vers du second verset. Le jeu lui-même était sans fin ». On obtenait ainsi d’étranges poèmes en chaînes (kusari-renga ou renku) dont la forme rappelle quelque peu le principe du cadavre exquis surréaliste. Aujourd’hui, il est d’ailleurs très difficile de retrouver le lien qui unissait ces poèmes.
Toujours est-il que ce procédé connut un grand succès. La Cour mit sur pied un bureau de la poésie et organisa d’innombrables concours à travers lesquels le tanka devint un instrument de jeu et d’adresse. Du XVIIe au XVIIIe siècle, le renga devint, par l’introduction de traits d’esprit et d’un vocabulaire plus trivial, un genre drolatique - haïkaï no renga ou « poème divertissant » -, dont la vogue s’étendit à l’ensemble des couches de la société. Parallèlement à cette popularisation, il perdit aussi toute sa valeur poétique. Par la suite, seul le premier verset (haïkaï no hokku), généralement de meilleure tenue, fut conservé. Au fil du temps, plusieurs maîtres lui redonnèrent ses lettres de noblesse dont Bashô (1644-1694), Buson (1716-1783) et Issa (1763-1827) en contribuant chacun à leur époque à revitaliser le genre tout en lui fixant de nouvelles règles. Vers la fin du XIXe siècle, le poète Shiki Masaoka (1867-1902) renouvellera ce poème de trois lignes et proposera même le terme de haïku à partir de l’abréviation de haïkaï no hokku .
Au premier matin
De l’année, une lanterne
Dans la gare vide...
Shiki Masaoka
Le haïku est beaucoup plus qu’une simple forme poétique puisqu’il est aussi un art de vivre, une façon de voir et de ressentir le réel. Au Japon, les haïkistes se réunissent pour lire et discuter de leurs œuvres et travaillent généralement en kukaï (atelier d’écriture dirigé par un maître entouré de ses disciples). Des milliers de revues lui sont consacrées favorisant les échanges et les interactions entre les individus. Il est même « un facteur important de renouvellement et de transmission de la culture » selon André Delteil. Dans le cadre d’une classe, il est donc difficile voire impossible d’atteindre ce qui constitue en définitive une tradition millénaire. Il s’agira plutôt de tenter par l’exploration et par l’expérimentation d’approcher ce que peut être le haïku japonais tout en ayant en tête que le haïku en langue française (ou en une autre langue) ne peut être en aucun cas l’équivalent de la forme d’origine.
La joute poétique (phase de découverte et d’analyse) [1]
Le groupe classe étant disposé en cercle, chaque participant reçoit une enveloppe distribuée au hasard contenant une dizaine de haïkus découpés et collés sur des bandes de carton pour en faciliter la manipulation. Ceux-ci sont ensuite étalés sur la table (ou le sol si on travaille dans un lieu plus spacieux). Les poèmes peuvent appartenir à un même auteur ou à plusieurs. L’objectif principal de ce travail est d’amener les personnes du groupe à une lecture active par une écoute attentive de l’autre. L’enseignant ou un premier volontaire propose un haïku choisi dans son corpus. Un autre doit lui répondre par un autre haïku en fonction de critères que chacun se donne personnellement sans que les autres n’en aient la référence immédiate. L’analyse qui suivra la joute tentera alors de les définir et constituera un premier temps de réflexion : les réponses se feront par exemple en référence à un mot, par rapport à un thème, en fonction d’un rythme, par opposition, par connotation. En principe la régulation entre les pairs s’opère d’elle-même : l’enseignant fait partie du jeu et n’intervient pas pour donner la parole. La joute s’arrête soit lorsque tous les haïkus ont été épuisés ou que le groupe se retrouve bloqué, soit lorsque le meneur de jeu le décide (durée déterminée à l’avance). A partir de là, chacun expose ses stratégies, ses critères pour répondre en écho aux poèmes entendus. Ensuite on essaie de définir en fonction des haïkus en sa possession et des haïkus lus, quels sont les éléments les plus caractéristiques de ce type de textes. Nous en rappelons ici les plus significatifs. Texte bref, le haïku est d’abord le surgissement d’une image, d’un flash, c’est-à-dire la « cristallisation » en dix-sept syllabes (dans la langue japonaise) d’une impression, d’une sensation ou d’une émotion :
Le doigt blessé
du maçon
et les azalées rouges
Buson
La saisie de ces instants privilégiés requiert donc un effacement de l’énonciateur et du langage (emploi de mots simples et concrets) et une grande concision. Effectivement, désignés de façon rapide et efficace en une figure immédiatement perceptible, les éléments sont rapprochés, moins parce qu’ils sont comparables, que parce l’un « a participé, dans l’instant, à l’existence proche de l’autre » (Y. Bonnefoy)
De ce point de vue c’est un art essentiellement métonymique. En principe, on ne trouve donc pas ou peu de métaphores puisqu’il s’agit de nommer les choses directement.
La structure du haïku que l’on retrouve la plus fréquemment est la suivante : les deux premiers vers (cinq et sept syllabes) présentent un fait ou évoquent un lieu, un moment, puis au dernier vers (cinq syllabes) il y a une chute, un élément inattendu qui étonne. L’effet de surprise est important ; c’est lui qui donne au haïku son caractère insolite, fantaisiste et parfois humoristique. L’extrême sobriété d’expression oblige donc le poète à utiliser fréquemment des figures telles que l’ellipse (rupture narrative) ou l’anacoluthe (rupture de sens ou grammaticale). Parfois des interjections ou des exclamations particulières sont employées pour suggérer le sentiment, l’état d’âme du poète (Oh !, Ah !, Quel, Comme) que l’on appelle kiréji [2]. D’autres procédés comme l’allitération et l’onomatopée sont parfois usités pour conférer au poème une plus grande musicalité : comme il n’y a pas de rime, celle-ci est remplacée par des répétitions de mots ou de sons. Enfin, le haïku inclut en général un kigo, c’est-à-dire un terme qui fait allusion aux saisons. Elles peuvent être indiquées directement ou sous-entendues seulement par un mot. Les Japonais utilisent pour ce faire un saïjiki (dictionnaire des kigo et anthologie) où sont répertoriées tous les éléments spécifiques à une saison : le temps, les astres et les phénomènes atmosphériques, les phénomènes de la terre, les activités humaines, la faune et la flore. Cependant l’écriture du haïku ne se résume pas à une simple observation fragmentée de la nature mais réside bien dans la faculté du poème à cerner l’en-soi du cosmos en trois vers.
La répartition syllabique en 5/7/5 syllabes correspond à la respiration calme (zen) d’un individu. Le souffle ou plutôt la respiration est l’élément essentiel du bouddhisme zen. La pratique zen est d’abord une concentration sur la respiration. La composition du haïku est de ce point de vue extrêmement significative puisque le nombre maximum de syllabes que l’on peut prononcer d’un seul trait se situe autour de dix-sept. Il s’agit par conséquent d’un rythme lié aux pulsions les plus élémentaires de l’homme. Les 17 syllabes du haïku japonais accompagnent le souffle naturellement et spontanément sans contraindre son cours. Le haïku doit donc être pensé, comme un souffle momentané et s’inscrire à l’intérieur de la respiration puis doit permettre au poète une immersion dans la vie impersonnelle de la nature, par une identification fugace.
Compte tenu de ce qui a été dit précédemment, décider d’écrire une série de haïkus à un moment précis peut apparaître paradoxal puisque ce type de poèmes est avant tout une poésie des sens qui permet à la fois une prise de conscience et l’expression de l’ici et maintenant. Mais l’écriture comme le reste ne s’alimente pas du seul désir, du hasard, de l’imprévu ; elle implique aussi des décisions et des contraintes. L’idéal étant bien entendu, que chacun explore à la suite de ces différentes activités, ses propres pistes et soit à l’écoute de tout ce qui arrive en tel lieu ou à tel moment et qui sera susceptible de fournir la matière à un ou plusieurs haïkus. Un carnet sera alors très utile pour conserver les traces de ces instants si particuliers.
Dans un premier temps, l’expérience nous montre qu’il est plus facile de partir d’images (photos, diapositives, tableaux, dessins humoristiques) collectives puis individuelles. Plusieurs démarches sont possibles. Celle que nous proposons ici procède par gradation mais rien n’empêche de changer l’ordre des étapes en fonction du niveau des élèves.
De l’image aux mots
A partir d’une diapositive, chacun donne oralement un mot (substantif, verbe, adjectif, adverbe...) ou une expression que lui suggère l’image projetée. L’enseignant note au tableau les propositions des uns et des autres (démarche associative). A l’aide de ce corpus, on essaie d’écrire individuellement un haïku en tenant compte des éléments dégagés lors de la phase d’analyse. Les textes sont lus immédiatement après chaque phase d’écriture afin de réguler et d’affiner le travail d’analyse. En outre cela permet de repérer et de relever les incompréhensions, les difficultés rencontrées, tout en nourrissant l’imaginaire individuel et collectif. Il est possible de refaire ce même travail par écrit en utilisant le principe de la feuille tournante. Chaque élève écrit un mot sur une feuille en référence à l’image. Ensuite la feuille est passée au voisin de gauche, qui à son tour écrit un nouveau mot, en s’inspirant toujours de l’image et ainsi de suite. Chacun récupère sa feuille de départ et rédige son poème en utilisant les mots des autres. On limitera parfois l’échange à trois personnes seulement en invitant les participants à intégrer pour chaque vers , un des trois mots dans l’ordre ou le désordre. Afin d’aider à l’écriture du haïku, on peut utiliser la technique qui consiste à créer avec deux diapositives projetées à la suite l’une de l’autre une pseudo perspective en combinant l’arrière plan et le premier plan :
Rosée sur une feuille de colocase
les montagnes redressent leurs ombres
Dakotsu Iida
Il est possible de construire avec une feuille A4 de cartoline coupée en deux dans le sens de la longueur, un dispositif individuel reprenant le principe des deux plans superposés. Sur la demi feuille, pliée en U, à l’aide de trombones, on place sur la première face une image (détail, fragment) et sur la face interne opposée, on dispose une autre image plus grande (paysage). Pour le choix des images, il importe que chaque élément puisse exister par lui-même, l’un ne servant jamais de repoussoir à l’autre. On peut aussi utiliser - par comparaison en empruntant le vocabulaire du cinéma - la technique du travelling ou du panoramique en utilisant deux projecteurs ou en affichant deux images côte à côte ou l’une en dessous de l’autre. Ce procédé offre l’avantage de bien comprendre ce que peut être une ellipse puisqu’il oblige à mettre en relation deux images différentes sans pouvoir expliquer de manière cohérente le passage de l’une à l’autre. Le photomontage (type surréaliste) pourra être une variante.
A la suite de ces premières activités, on peut proposer le haïku tournant. A partir d’une même diapositive, un élève écrit le premier vers, passe à son voisin qui écrit le second et enfin un troisième qui termine le haïku. On peut procéder de même à partir de trois images différentes à raison d’une par vers. Dans le cas du haïku tournant, le travail de réécriture s’avère indispensable. Il est fondamental de retravailler un haïku, de le parfaire afin d’atteindre la simplicité et l’économie. On propose alors à trois élèves ayant écrit un fragment du haïku, de repartir du poème copié en trois exemplaires, en leur demandant de retravailler individuellement la syntaxe, le vocabulaire, la concision... puis de réfléchir, après lecture des productions de chacun, sur les effets engendrés par leurs modifications (sens, rythme, musicalité...). Pour provoquer une rupture par rapport au premier jet, on peut demander de réécrire les textes en respectant le schéma syllabique du haïku : 5-7-5. On cherchera ensuite à modifier les textes de base sur d’autres rythmes : 4-8-4, 6-9-6... La structure syllabique en 5-7-5 peut être remplacée par court, long, court notamment avec de jeunes élèves.
Afin d’aider les élèves à s’approprier les codes et les structures propres au haïku, on peut utiliser le haïku imposé. L’enseignant distribue de manière aléatoire des haïkus ayant une structure particulière, puis demande aux élèves de transposer le poème en fonction de l’image projetée.
Des mots à l’image
D’autres contraintes à partir de mots imposés sont envisageables avec des images collectives ou individuelles (cartes postales, illustrations d’albums, dessins humoristiques, images découpées dans des catalogues, des revues). Il convient dans ce cas de disposer une « banque de mots » : soit on demande à chacun des élèves de proposer 2 ou 3 mots sur des étiquettes - que l’on mélange ensuite dans une corbeille (ou une enveloppe) - soit l’enseignant propose son propre corpus. A partir de là, chacun tire un mot au hasard et essaie de l’inclure dans son texte en fonction de l’image présentée collectivement (mot différent pour chacun mais image identique pour tous). Le meneur de jeu peut aussi tirer un mot de manière aléatoire et l’imposer à tous les élèves qui possèdent dans ce cas une image particulière (mot identique pour chacun mais image différente pour tous). En utilisant le corpus de mots et en procédant par tirage au sort, on demandera d’écrire par la suite des haïkus sans support de l’image. D’autres inducteurs pourront alors être mis en place en reprenant les contraintes déjà vécues : textes longs (contes, fables), idéogrammes japonais, taches, objets divers, musiques, bruits, parfums... On pourra ensuite rédiger des haïkus inspirés de souvenirs, de sentiments, d’éléments plus abstraits. L’idéal consistera à sortir de la classe pour recueillir des sensations, des émotions au contact du réel afin de « se rapatrier par le détour du dépaysement » comme l’écrit Jacques Brault. Il est important de faire écrire par les élèves des haïkus dans l’esprit du shasei (description d’après nature, croquis pris sur le vif). Suju Takano (1893-1976) soutient même que les haïkus qui ne se basent pas sur l’observation exacte et sur la description précise ne touchent pas les lecteurs. Il a d’ailleurs inventé l’expression kyakkan shasei (description objective d’après nature) et en a fait un principe d’écriture.
On peut lire ou présenter les haïkus en les illustrant avec un langage gestuel s’inspirant de celui de certaines peuplades (indiens) ou de celui des sourds et muets. Le meneur de jeu montre la gestuelle une première fois puis la décompose. Chacun essaie de reproduire les formes en les associant au texte. L’idéal étant de maîtriser (voire d’inventer) un nombre assez important de mots/gestes.
La gestuelle peut aussi servir d’inducteur. Le meneur de jeu propose une suite de gestes inspirés ou non d’un haïku et les autres membres du groupe essaient de traduire les gestes sous la forme d’un haïku. Il est important de montrer la gestuelle globalement puis d’écrire en décomposant vers par vers.
Quelques instruments comme les cymbales à doigt ou ceux constitués de noyaux peuvent être des accessoires amusants à utiliser avec des enfants. Ils servent à ponctuer le début ou la fin du haïku. Il peut être intéressant d’avoir au bout de chaque doigt, un instrument produisant un son différent. Si l’on désire construire un récital, il convient de savoir qu’au Japon les haïkus sont lus deux fois. Une première fois pour le plaisir de la découverte, une deuxième fois pour en apprécier toutes les subtilités.
Haïkus et traduction
Comme tout texte d’origine étrangère, le haïku pose nécessairement le problème de sa traduction, car chaque fois que l’on est obligé de le traduire, on produit un autre texte même si l’on tente d’en garder l’esprit. S’il existe toujours une distorsion dans le passage d’une langue à une autre, le haïku est intraduisible au sens strict : par exemple, la traduction en français efface les contraintes syllabiques qui existent en japonais - alors qu’au Japon, le respect de celles-ci constitue une véritable prouesse par rapport à la langue. De plus, tout comme pour le français, certains mots japonais possèdent une ambiguïté de sens que l’on perd à la traduction. Enfin la langue japonaise n’a pas de personne verbale, ni de nombre, ni de genre grammatical, ni de temps de verbe. Par conséquent, Le passage à une autre langue contraint donc le traducteur à fournir des indications superflues en japonais. Malgré ces écueils, les haïkus traduits continuent de sonner juste et de nous émouvoir. Pourquoi ? Avec des élèves, il nous paraît donc important de réfléchir à la fois sur le travail de traduction et sur sa complexité mais aussi sur ce qui se passe dans le transfert linguistique.
L’habillement heureux que trouve un texte dans une langue d’emprunt est certes le résultat d’une bonne connaissance des deux langues par le traducteur (initiale et locale) mais il est aussi fonction des interprétations qu’il attribue au texte et donc à la lecture qu’il en fait. Avec des élèves du collège ou du lycée et en fonction des langues étudiées on peut tenter de traduire des haïkus d’une langue à une autre : par exemple passer de l’anglais au français et vice versa tout en essayant de voir comment chacun contourne l’obstacle par le choix du vocabulaire et par l’organisation syntaxique qu’il propose. Avec des plus jeunes, après présentation de plusieurs versions d’un même texte, on analyse à quels niveaux se situent les différences et les points communs pour ensuite récrire d’autres textes en modifiant certains éléments. Effectuer de légères retouches sur les traductions permet en particulier de travailler sur diverses transformations grammaticales (dérivation notamment) : ainsi netteté de la fourmi peut devenir la fourmi nette. A titre d’exemple voici un poème de Bashô qui peut servir de point de départ :
furu ike ya (5)
kawazu tobikomu (7)
mizu no oto. (5)
Jean Bouvier en donne la traduction suivante :
Paix du vieil étang
Une grenouille y plonge
un « ploc » dans l’eau.
Afin de conserver le rythme en 5/7/5, Etiemble propose quant à lui :
Une vieille mare
une raine en vol plongeant
et le bruit de l’eau.
On trouve d’autres propositions comme :
Dans le vieil étang
une grenouille saute
un ploc dans l’eau !
ou encore :
Un vieux marécage
une grenouille y saute
oh le bruit de l’eau
Sachant que le premier vers se traduit par vieille mare, Ah ! et que le dernier vers signifie bruit de l’eau, on constate ici que certains traducteurs préfèrent avoir recours à une onomatopée (donc une interprétation) plutôt qu’à une traduction plus littérale et que d’autres changent le contexte (mare/marécage/étang) ou l’acteur (grenouille, raine, crapaud) pour en accentuer certains aspects. Le mot kamazu qui sert à désigner le mot grenouille est un vieux terme qui n’est plus usité aujourd’hui en japonais.
Très pratiqué aujourd’hui, le haïku occupe une place privilégiée dans la littérature japonaise même si la plupart des haïkistes se sont libérés des règles traditionnelles du genre comme la métrique contraignante et la référence à la nature. Le contenu s’est diversifié et s’est élargi au monde moderne. Ce qui reste malgré tout, c’est l’idée de saisir un moment fragile, une sensation fugitive dans une forme minimale... Grâce à l’influence du haïku, la forme brève est aujourd’hui omniprésente en poésie et de nombreux poètes français qui ne sont pas des haïkistes ont été inspirés par ce type de poèmes en pratiquant une écriture dépouillée, condensée, fragmentaire, proche de l’indicible, du silence. Citons P. Claudel, P. Eluard, E. Guillevic, J. Joubert, Y. Bonnefoy, P. Jaccotet, dont la (re)lecture des œuvres fournira matière à de nombreux prolongements. A titre d’exemple, on pourra partir d’un poème long d’un auteur connu ou non, classique ou contemporain, français ou étranger, en essayant de le réduire à la taille d’un haïku.
Jean-Luc Gaudet
IUFM de Lyon
Exemples de productions d’élèves de CM1
Le jeu du soleil
sur les troncs noirs de la rivière
Le bonheur simple des poissons.
Laura
Sur le port
mêlé aux bavardages des poissons
le cri des pêcheurs.
Fanny
Il est mort
De l’autre côté du monde
Le sacrifice du bœuf
Shakti
Sous le givre
deux flaques dorment
Mon visage dans le pré.
Thibault
Soleil bossu
Toits blancs
Il neige.
Elodie
La mer est là
J’entends le chant des oiseaux
au dessus de ma table.
Benjamin
Je vois mon ombre
Mais pas l’ombre
de mon ombre
Adriana
Vieil homme accroupi
Belle femme qui marche
Leurs ombres s’embrassent.
Collectif
Bibliographie
Anthologie de la poésie japonaise classique , collection poésie, Gallimard, 1978.
Barthes Roland, L’empire des signes (pp. 91 à 114), Skira, 1970.
Bashô Matsuo, Cent Cinq haïkaï , la délirante, 1979.
Bashô Matsuo, La lumière des bambous , folle avoine, 1986.
Bashô Matsuo, Le manteau de pluie du singe, publications orientalistes de France, 1986.
Buson Yosa, Haïku , Arfuyen,1984.
Claudel Paul, Cent poèmes pour un éventail .
Coyaud Maurice, fourmis sans ombre , éditions Phébus, Paris, 1978.
Delas Daniel, « le haïku », in Le Français aujourd’hui n°92, décembre 1990.
Issa Kobayashi, Sous le ciel de Shinano , Arfuyen, 1984.
Kerven Alain, Malgré le givre, essai sur la permanence du haïku , éditions folle avoine, 1990.
Munier Roger, Haïku , collection documents spirituels, Arthème, fayard, 1978.
Pudal Alain, L’os du bonheur , adac éditions, 2002.
Sieffer René, le haïkaï selon Bashô , publications orientalistes de France.
[1] Pour les petites classes, on pourra inventer d’autres démarches pour découvrir les haïkus en utilisant par exemple un arbre sans feuille. Sur des étiquettes colorées perforées ou munies d’une ficelle on écrit des poèmes et on les accroche. Chacun vient faire sa moisson de poèmes, on les lit sur place silencieusement ou à voix haute. On complétera l’arbre au gré de l’année (et des saisons) en fonction de ses découvertes, des thèmes abordés en classe, des formes brèves que chacun aura l’occasion d’écrire.
[2] Certains parlent de césure.