Charlotte Légaut a 28 ans. Elle écrit des livres. Elle invente des histoires, elle imagine des illustrations. On aimerait dire qu’ellefabrique ses livres parce qu’à les tenir dans les mains, on a chaque fois l’impression de manipuler un objet : le petit colis entouré d’une ficelle de Petit Oubli, avec ses étiquettes, la couverture blanche aux rayures rouges inégales de Parade qui porte encore la marque du pinceau. Parfois, parce qu’en plus de ses études d’art graphique et de sa licence d’Arts plastiques, elle a aussi appris à jouer la comédie, la danse contemporaine et les arts du cirque, Charlotte Légaut fait le clown devant des parterres d’enfants. D’autres fois, elle anime des ateliers dans les classes ou dans les bibliothèques.
Elle a publié Parade en 1995, Ça va pas en 1997, Petit Oubli en 1997 et cette année : Ré-création, tous chez le même éditeur (Le Rouergue). Est-ce déjà une œuvre ? On a l’habitude de présenter dans cette rubrique des auteurs déjà confirmés (Ponti, Smadja, Lionni...), mais avec quatre albums Charlotte Légaut, soutenue sans aucun doute par un éditeur inventif, semble imposer un univers plastique et littéraire original.
Parade, c’est pour chacun de nous un film de Tati ou un ballet de Diaghilev avec des décors de Picasso, une musique d’Erik Satie sur un argument de Cocteau. Le monde du cirque est aussi au départ de ce premier livre de Charlotte Légaut. Un numéro après l’autre, le spectacle entraîne les enfants dans un monde de fantaisie. Ça va pas est le livre le plus grave de son auteur : Ida ne sait pas trouver les mots pour dire ce qui, en elle, ne va pas du tout. Ce genre de petit oubli peut arriver à tout le monde : ton anniversaire, le petit bonhomme au nez rouge l’a laissé passer, et maintenant il ne sait pas comment réparer sa bêtise. De Ré-créations enfin, on dira qu’il faut un sacré culot pour réinventer la genèse sur un ton de franche rigolade.
Mais ce ne sont peut-être pas les histoires qui comptent le plus dans l’univers de Charlotte Légaut : avec presque rien, elle installe son théâtre. Quelques traits suffisent au personnage de Petit oubli : des arrondis, un poil sur le crâne, un gros point rouge pour le nez, seule couleur sur le blanc de la page. Sur les fonds bleu presque uni de Parade, des papiers déchirés multicolores racontent un spectacle proliférant : artistes et publics composent une mosaïque de couleur qui se transforme au gré des pages. Le procédé est identique dans Ça va pas : formes simples et couleurs premières figurent une fillette, une pieuvre. Pour les cheveux dressés de l’enfant, quatre ou cinq zébrures noires hérissent son front. Même économie de moyens pour la genèse technicolor de Ré-créations. Le petit homme rond avec une couronne sur la tête qui paraît être le frère du héros de Petit oubli (moins le nez rouge) s’appelle dieu et il refait le monde sous vos yeux. L’homme qu’il vient de créer regarde une fleur rouge et lui dit "c’est joli tout ça" ; "C’est moi qui l’ai fait", dit le petit dieu avec un grand sourire.
Sauf peut-être dans Petit oubli, le mouvement, la prolifération des actions et des personnages sont toujours là pour contrebalancer la simplicité des moyens employés. Tout invite le lecteur à penser qu’il suffit de presque rien pour émouvoir, pour raconter.
Ordre et chaos se partagent l’univers de Charlotte Légaut. Dans Parade, alternent dispersion des formes et recomposition en guirlandes : dispositions obliques, occupations rythmiques, verticales, élévations vers le haut de la page de droite. Ça va pas produit la même impression de désordre construit. Le désarroi de la fillette se traduit en des pages de cacophonie visuelle : embrouillamini de l’énervement (la pieuvre démultipliée se déploie en une multitude de tortillons, formes courbes et crochets verts qui enserrent le visage fermé de la fillette en colère), dispersion de figurines gribouillées, animaux-jouets en papiers déchirés, ficelles et crayons que l’enfant envoie "valser" aux quatre coins de la page, explosion d’encre noire hors de la bouche ouverte de la pieuvre, dont la forme un peu plus loin se convertit en soleil.
Au "foutoir" et au "bazar", qui dans la tête et la chambre d’Ida, répond à la pagaille de l’illustration succède une harmonie encore incertaine : les couleurs et les formes se raréfient. L’enfant dans un ballon rayé de rouge s’élève sur le fond uni du ciel bleu et laisse sur le bord de la page de gauche, dans le coin, les gesticulations un peu ridicules de la pieuvre désolée : il s’élève jusqu’au soleil, nouvelles images épurées du ballon légèrement porté au-dessus des couleurs de la terre. Un même envol emporte tous les enfants spectateurs de Parade vers le haut du livre : expédiés par une trompe d’éléphant, emportés par de grands échassiers, éjectés par un trampoline, enlevés par des échelles ou des trapèzes, des pyramides ou des ballons, de la terre au ciel, les enfants-spectateurs se retrouvent à jouer à la marelle de planète en comète à en perdre la tête. Petit oubli est aussi, à sa manière, une façon de régler ses comptes au désordre. D’une infime culpabilité, l’auteur fait une grande douceur. D’une lacune momentanée, un désir de présence. Et après avoir installé l’électricité dans un monde trop noir, le dieu bonhomme de Ré-créations invente des fêtes de couleurs sur le dos des animaux. La métaphore spatiale de l’envol, qu’on trouve dans Parade et Ça va pas, n’est ainsi qu’un état particulier d’une aspiration plus générale à dissiper les chaos ordinaires.
La fête, l’humour, la comédie traversent constamment ces petites histoires. Le héros de Petit Oubli, avec son nez de clown, regarde dans les yeux le lecteur dont il a oublié de célébrer l’anniversaire. C’est le lecteur-spectateur qui est interpellé jusqu’à la dernière page par cette silhouette un peu râleuse qui rappelle à juste titre qu’un câlin, ça n’attend pas dix ans. Il y a bien quelque chose de théâtral dans la mise en espace de ces drames drolatiques et minuscules : la disposition frontale, l’outrance de la représentation (bouches déformées par l’énervement, cheveux dressés sur la tête...), le caractère ludique de la narration et du langage qui sollicite une participation très active du lecteur. Et qu’est-ce qu’un chaos ordonné sinon une fête ? Avec une ficelle autour, ajouterait le petit bonhomme. Charlotte Légault dit certainement des choses graves (que parfois, "ça va pas", que tout ça a bien dû commencer d’une façon ou de l’autre, qu’il y a des ratés dans les rapports aux autres) mais elle convertit chacune de ces situations en une festivité, une parade (titre qui pourrait bien être l’archétype de toute l’œuvre à venir).
Dans les trois livres, plusieurs pages se ressemblent. Dans le désordre des images apparaît une foule de mots : c’est dans le placard d’Ida, les mots désespoir, désarroi, misère, complexe, l’ombre (etc.), c’est entre les rangs du public, au cirque, les lettres découpées de monstre, cornegidouille, heptoilabaouitoi, carabistouille, et autres gnakgnak, c’est avant l’invention du "dico", les mots que dieu se met un jour à balayer sur le bazar d’une double page : colère, morceaux, tomate, herbe, livre,crissement, etc. Le matériau qu’il faut dompter, c’est aussi et plus sûrement que tout autre celui de l’expression, du langage. Les personnages de Charlotte Légaut sont des créateurs parce qu’ils apprennent à parler : Ida trempe ses mains dans l’encre de la pieuvre qui gâte sa tranquillité, pour dessiner le ballon qui permettra son envol, les artistes du cirque inventent un monde "plus hospitalier" où il fait bon se réfugier, le personnage de Petit oubli cherche lui aussi des mots qu’il ne trouve pas avant de penser aux gestes nécessaires "bisou dans le cou" et "petit câlin sur la joue". Le héros de son dernier livre nous aidera à préciser : Charlotte Légaut ne met jamais en scène que des créateurs, ou plus exactement des récréateurs. Gens de plumes et de spectacle, angoissés ordinaires ou maladroits en mal de mots, petits dieux que nous sommes, tous occupés sur la terre à convertir le tintouin de nos vies en langage.
François Quet