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Article écrit le 31 décembre 2005 par Christiane Peyronnard, Nicolas Rouvière, Nicole Chardonnel, Stéphanie Berthaud - Voir les articles du même auteur. Article écrit le 31 décembre 2005 par Christiane Peyronnard, Nicolas Rouvière, Nicole Chardonnel, Stéphanie Berthaud - Voir les articles du même auteur. Article écrit le 31 décembre 2005 par Christiane Peyronnard, Nicolas Rouvière, Nicole Chardonnel, Stéphanie Berthaud - Voir les articles du même auteur. Article écrit le 31 décembre 2005 par Christiane Peyronnard, Nicolas Rouvière, Nicole Chardonnel, Stéphanie Berthaud - Voir les articles du même auteur.
Albums cycle 3 (2005)


- La colo, Rémi Courgeon, Mango, 2005

C’est en déménageant que l’auteur a retrouvé son journal de colo. Un parfum d’enfance remonte à la surface. Page après page, par petites touches, le lecteur partage tous ces moments forts qui peuvent être vécus par un enfant lors d’une colonie de vacances : jeux dangereux, amitiés exclusives, séductions, admiration ... La construction régulière de l’album, un souvenir par double page, le texte à gauche, une grande illustration lui faisant face, devrait permettre, dans une classe, une lecture pas nécessairement linéaire, et un jeu de lecture-écriture puzzle. Une réflexion intéressante pourra aussi être faite sur les formes narratives puisque dans cette histoire s’enchaînent trois types d’énonciation. .

(Nicole Chardonnel)


- Comment la nuit vint au monde et autres contes brésiliens, recueil de contes traditionnels mis en mots par Muriel Bloch, illustrés par Irène Schoch, et mis en musique par Pierrick Hardy, livre et CD aux éditions Naïve

Muriel Bloch aime les contes, et aime aussi rencontrer d’autres cultures à travers leurs contes. En cette année du Brésil en France, elle publie aux éditions Naïve, plus connues pour leur activité discographique, un recueil de contes traditionnels brésiliens, auxquels elle a prêté tant ses mots que sa voix. Elle convie ses lecteurs et auditeurs à la découverte du folklore de cet immense territoire brésilien, avec des légendes d’Amazonie, qui disent la naissance de la nuit, ou encore celle des hommes nés des genoux d’un chasseur piqué par des guêpes, un conte du littoral qui met en scène une créature étrange venue de la mer, ou des histoires du Nordeste, qui mettent en scène un personnage traditionnel, le Saci, petit homme rusé qui aime jouer des tours pendables à ses semblables, ou encore la figure historique de Maria Bonita (= la très belle), première femme acceptée dans une confrérie de bandit. Ces histoires ont une portée universelle, comme tous les contes, mais sont aussi ancrées dans une réalité géographique, celle du Brésil, et cela s’entend dans les noms d’animaux ou de lieux égrenés, dans les mots ou expressions brésiliennes (era um vez, le « il était une fois » brésilien, qui ouvre certains contes), dans la musique composée par Pierrick Hardy pour accompagner les mots de Muriel Bloch.
Ce livre trouverait aisément sa place en classe, en cycle 3. L’enseignant peut lire ces contes, en empruntant les mots de la conteuse ; ou bien s’effacer et laisser la voix de celle-ci surprendre les élèves. S’il procède ainsi, il serait tout à fait intéressant de comparer la mis en texte et la mise en voix : si Muriel Bloch ne "conte" pas vraiment dans le CD - elle lit à voix haute, plutôt - elle se permet des écarts avec le texte, notamment dans les scènes dialoguées qu’elle joue, empruntant la voix de plusieurs personnages, sans s’encombrer des verbes introducteurs de dialogue. Aux élèves, sur les traces sonores de la conteuse, de s’emparer à leur tour des textes, de les lire à voix haute jusqu’à se les approprier. A ce travail de lecture à voix haute/mise en voix peut s’articuler une séquence de lecture/écriture : les légendes amazoniennes trouveraient tout naturellement leur place dans une séquence autour des contes des origines. Enfin, l’histoire légendaire de Marihna, fille de la mer, n’est pas sans rappeler celle de Mélusine, la fée qui épouse un mortel et lui promet bonheur et richesse, à condition qu’il respecte sa promesse... promesse que l’homme ne pourra tenir. Un travail de comparaison de ces deux légendes, avec mise en évidence des invariants structurels de ces deux contes qui imprègnent l’inconscient collectif des côtés de l’Océan atlantique, serait fécond. .

(Stéphanie Berthaud)


- C’est une histoire d’amour, Thierry Lenain, ill. Irène Schoch, Albin michel Jeunesse (réédition de Une île, mon ange, même auteur, illustré par Mireille Vautier, éditions La Joie de Lire)

Le titre est trompeur : c’est bien une histoire d’amour que nous conte Thierry Lenain, mais une histoire d’amour passée, terminée, qui subsiste par le souvenir chez l’un des deux protagonistes, l’homme, et surtout, dont il reste l’incarnation : l’enfant, une petite fille, née de l’amour entre un homme blanc, de métropole, et une femme noire, antillaise. C’est l’homme, le père, qui raconte à sa petite fille endormie - qui ne peut pas l’entendre - cette histoire d’amour entre cette femme et lui, du désir d’être ensemble à celui d’avoir un enfant, jusqu’à la séparation, cinq ans auparavant. Le récit à la première personne est relayé par les illustrations chaudes et colorées d’Irène Schoch, quand l’évocation des souvenirs devient trop douloureux, quand il s’agit de parler des premières tensions qui ont abouti à la séparation : le narrateur s’efface, et deux doubles pages sans textes racontent l’indicible. L’album est très beau, tant sur le plan visuel que sur le plan de la fiction, et du traitement pudique de cette histoire d’amour passée. Nul sentiment négatif dans les propos du narrateur, même si la tristesse liée à séparation n’est pas niée : l’accent est mis sur l’exaltation des moments heureux dont les souvenirs ne peuvent disparaître.
Dans la perspective d’une exploration en cycle 3 de l’univers de Thierry Lenain, cet album serait à rapprocher de Walid, pour la thématique des amours interculturelles, au-delà des origines et des couleurs de peau - le personnage qui donne son titre à l’album étant né des amours d’un jeune soldat français en Algérie, et d’une Algérienne. Walid est un album beaucoup plus lumineux, sans traces de mélancolie, au dispositif narratif beaucoup plus simple : les deux textes seraient à comparer pour faire émerger le point commun, et la tonalité très différente. Par ailleurs, C’est une histoire d’amour gagnerait à être lu autrement qu’en simple lecture offerte : il pourrait être support pour une séance de débat interprétatif à l’oral en cycle 3. Il s’agirait d’amener les élèves d’une part à déterminer qui parle, à qui, et de qui, et d’autre part à émettre des hypothèses sur les raisons qui amènent le narrateur à parler à sa petite fille endormie, ou encore sur celles qui président à la disparition du texte sur deux doubles pages..

(Stéphanie Berthaud)


- La case aux hibiscus rouges, Alex Godard, Albin Michel jeunesse, 2005

Ce grand album aux couleurs intenses des Antilles propose un voyage dans l’espace et dans le temps. L’auteur de Maman D’lo nous invite à suivre le voyage d’une famille qui quitte sa petite case rurale environnée d’une nature tropicale et luxuriante au pied du volcan et son installation en ville, au bord de la plage. C’est l’occasion d’une réflexion sur la précarité, le chômage mais aussi la "débrouille" et l’entraide. Le héros nous raconte sa vie, peut-être en Martinique ou en Guadeloupe, autrefois. Peut-être la raconte-t-il à ses petits enfants évoqués au pied des hôtels côtiers à la fin de l’album. Cet album est une introduction la découverte des îles des Caraïbes tant par la nature que les problèmes économiques et sociaux d’autrefois ou d’aujourd’hui, on pense à la situation par exemple d’Haiti. Les illustrations, peintures à l’huile, sont grandes et de qualité. .

(Christiane Peyronnard)


- Le petit marchand des rues, Angela Lago, Rue du Monde, 2005

Le petit marchand des rues est un petit album sans texte d’une beauté plastique remarquable, qui dépeint le sombre univers de la misère urbaine. Livré à lui-même dans le tumulte de la ville, un jeune garçon se faufile entre les voitures pour vendre quelques fruits. Mais il se heurte à la défiance et au mépris des automobilistes, qui lui dérobent au passage une partie de sa marchandise. Coupé d’une richesse matérielle et affective qu’il perçoit seulement à travers les vitres des autos, le garçon, désormais sans ressources, vole un paquet sur la plage arrière d’une voiture. Montré du doigt, pourchassé, il parvient à se sauver. A la faveur d’une cachette il ouvre le paquet, mais celui-ci ne contient que quelques fruits identiques aux premiers. Voilà le garçon renvoyé à sa misérable condition. La dernière page est ainsi la stricte reproduction de la première : le personnage se faufile entre les voitures, pour tenter de vendre à nouveau sa maigre marchandise. D’éclatants aplats de rouge, de vert et de jaune rendent sur fond sombre toute la violence d’une situation sociale faite de contraste et d’inégalités criantes. Alternant les plans d’ensemble et les gros plans, les procès dynamiques et statiques, les sens de lecture vers la gauche et vers la droite, Angela Lago parvient avec une grande économie de moyens à créer la plus forte des tensions narratives. Discours désespéré et sans fard sur la prédation sociale, que cette Cena de rua (titre original, Brésil, 1994), car il s’agit bien de manger ou d’être mangé, face aux rires carnassiers des automobilistes anonymes.
Cet album sans texte semble un excellent support pour l’oralisation en classe de CM1 et CM2. Outre les compétences narratives, il permet d’enrichir l’expression des sentiments, qui sont d’une grande variété sur les différents visages des personnages. Il offre de surcroît les termes d’un débat contradictoire, quant au geste du garçon, à la condition qui est la sienne et à l’origine sociale de la violence. D’autre part de nombreuses pistes d’écriture sont ouvertes, comme la création de dialogues, ou l’utilisation d’une structure narrative particulière, à la fois progressive et cyclique, sans élément de résolution. Il est possible également de travailler sur le point de vue, en réécrivant cette histoire à la première personne et en confrontant les visions des différents personnages-narrateurs. .

(Nicolas Rouvière)


- Brundibar, Maurice Sendak, Tony Kusher, L’école des loisirs, 2005

Brundibar est à l’origine un opéra tchèque de Hans Krasa sur un livret d’Adolf Hoffmeister. Il a été créé clandestinement dans un orphelinat de Prague au cours de l’hiver 1942-1943 puis joué dans le ghetto juif de Theresienstadt. A la demande de Maurice Sendak, Tony Kushner en a écrit l’adaptation anglaise, et cet album est né en 2003 en même temps que la création américaine de l’opéra. Un grand souffle de résistance et de libération anime de bout en bout cette superbe œuvre plastique. Les personnages des deux petits orphelins, en quête de lait frais pour sauver leur mère gravement malade, s’animent et interpellent le lecteur dès les pages de garde, brouillant d’emblée les frontières entre fiction et narration. Leur récit, à la première personne du pluriel, est relayé par des illustrations hautes en couleur qui intègrent de nombreuses bulles de bande dessinée. Cet art de la polyphonie et du contrepoint, où abondent les effets de rime, confère au récit rythme et musicalité. Au centre se trouve la figure terrifiante et ridicule de Brundibar, un organiste de barbarie vêtu d’un uniforme prussien d’un autre âge, qui chante sa haine des enfants et fascine la foule des adultes. Figure métaphorique d’un autre tyran démagogue à moustache, il sera bientôt renversé par la chorale de tous les enfants de la ville, appelés à la rescousse des petits orphelins par trois animaux de rue providentiels. Une œuvre pleine d’humour et de sensibilité, sur fond de drame historique, où l’illustrateur Maurice Sendak est au sommet de son art.
Etudié au cycle 3, cet album se prête idéalement à une adaptation en petite pièce de théâtre, avec costume et chant choral, dans le cadre d’un projet interdisciplinaire mêlant le français, l’histoire et la musique..

(Nicolas Rouvière)


- Trois Soleils, Jo Hoestlandt, Marc Daniau, Milan jeunesse, 2005

Trois Soleils est un album très émouvant sur l’amour et le temps, qui lient et délient les êtres et les choses. Une petite fille raconte à la première personne les immuables journées qu’elle passe durant l’été à la Lézarde, la maison de sa grand-mère. Elle est entourée des vaches, de petits lézards avec lesquels elle joue, et de Jean, le fermier voisin, de vint ans son aîné, qu’elle aime déjà d’amour. Un jour, alors qu’elle peigne sa grand-mère, celle-ci s’endort et meurt doucement dans son sommeil. La scène est racontée à travers le point de vue de la petite fille, qui retrace avec innocence, sans avoir pleinement conscience de l’événement, les menus faits et les quelques paroles qui accompagnent ce moment. Cette évocation, à la fois digne, pudique et poétique, est aussi un discours sur la transmission et le lien entre générations. C’est la petite fille, et non le couple de lézard, qui finalement hérite de l’anneau d’or tombé du doigt de la vieille femme, témoin de son amour pour son défunt mari. Le texte est écrit dans un style simple, clair et d’une grande fluidité. Les doubles pages forment de superbes composition verticales en dyptiques ou en tryptiques, aux couleurs chaudes marquées par de forts contrastes de lumière.
L’intérêt pédagogique de cet album, approprié pour le cycle 3, ne réside pas vraiment dans l’étude d’un récit à la première personne, ou celle des motifs poétiques qui ponctuent la narration en écho. Il s’agit simplement, en lecture offerte, de faire découvrir aux élèves ce que la littérature peut offrir de meilleur : une petite part d’indicible, qui touche au plus profond. .

(Nicolas Rouvière)


- L’Enfant qui est né deux fois, Gérard Moncomble, Régis Lejonc,Milan jeunesse, 2005

L’album se présente comme un récit de vie paradoxal à la troisième personne, sur fond d’univers polaire ou de période glaciaire des temps préhistoriques. Oqisu donne naissance à un bébé si faible qu’il respire à peine. Elle a juste le temps de le nommer Uutoq avant que celui-ci n’expire. Mais son âme n’est pas loin, elle entoure les vivants et se blottit au creux d’animaux successifs : un loup, un grand harfang, un ours blanc, un phoque, et finalement Oqisu elle même, dans le ventre de laquelle il se retrouve, au bout du voyage. Celle-ci est bientôt enceinte. La sorcière appelle alors sur elle l’âme du bébé défunt Uutoq et c’est le nom que la mère donne à ce second enfant. A la fin du récit, le narrateur révèle alors son identité mystérieuse : il est Uutoq lui-même, celui qui est né deux fois, et propose au lecteur de transmettre son récit.
Cet album pour le cycle 3 n’est pas d’accès facile dans les premières pages : car le cadre social et mythologique de la tribu est posé à travers une onomastique un peu compliquée. Mais le lecteur est vite transporté par ce récit au style fluide, accompagné de superbes illustrations qui restituent une atmosphère sombre et profonde. L’album peut être travaillé dans un réseau plus large sur les esquimaux, en lien éventuel avec une activité de recherche documentaire en histoire ou en géographie. Il permet en outre de problématiser la notion de narrateur et offre un prolongement intéressant sur un type inattendu de seconde naissance : la permutation par laquelle le lecteur est appelé à devenir lui-même celui qui raconte. Enfin le récit développe une intuition anthropologique sur la nomination : car c’est bien elle ici qui institue la vie, une première puis une seconde fois. .

(Nicolas Rouvière)


- Racket Story, Pierre Cornuel, Grasset-jeunesse, 2005

Par sa première de couverture où s’étale un titre graphié sous forme de tag, et où se tient, dos au mur, un rhinocéros à lunettes noires habillé en punk, cet album semble fait pour séduire les enfants qui sont en quête d’un discours sur les réalités urbaines. César est racketté et martyrisé par le rhinocéros en question. Son moral chute en même temps que ses notes scolaires, mais le voisin M. Jean découvre la situation et alerte sa mère. Les deux adultes récupèrent alors les affaires volées et le petit punk se retrouve en caleçon dans la rue. L’histoire se termine par le gag de l’arroseur arrosé, car un grand punk, qui n’est autre que le cousin de César, dépouille le voyou de son dernier oripeau. L’album est un récit à la première personne, qui contient des dialogues dans un style familier, dénués de surcroît de proposition incises et de verbes introducteurs. De fait, c’est l’image qui permet l’ancrage énonciatif et référentiel. Celle-ci emprunte à la BD l’insertion de vignettes, de bulles et d’onomatopées. Les personnages sont dessinés à la plume avec un trait inégal et tremblé. Ces choix audacieux, auxquels il faut ajouter la parodie de marques publicitaires (Radidas, Caca Lolo), ainsi qu’une apparente résolution par la loi du plus fort, servent en fait un discours moral prononcé avec humour et contre toute apparence par le cousin Boris lui-même : "Tu vois César, tu aurais dû en parler à tes parents... sinon ça ne résout rien ! Un méchant trouve toujours plus fort que lui, et certains finissent même en prison... sans caleçon !". La narration à la première personne et au passé composé, se développe dans un style courant, adapté au point de vue du personnage-narrateur, ce qui n’empêche pas l’occurrence d’une phrase au style indirect libre. Cet album brouille donc habilement les pistes. Et s’il semble un tantinet racoleur, le résultat n’est pas dommageable. .

(Nicolas Rouvière)


- Cheyenne pour toujours, Eve Bunting, ill. François Vincent, Syros jeunesse, 2005

Petit Taureau, le narrateur de ce récit, est un jeune Cheyenne âgé de dix ans qui vit avec ses parents dans un campement. Un jour, un homme blanc vient le chercher pour l’emmener dans un pensionnat où il va vivre, avec d’autres jeunes Indiens, une acculturation forcée au monde de l’homme blanc. Il n’a plus le droit de parler le Cheyenne, il doit revêtir un uniforme, ses cheveux sont rasés, une religion étrangère lui est imposée... Mais malgré ces brimades, on ne peut l’empêcher de rester un Cheyenne au plus profond de lui... "Cheyenne pour toujours".
Le texte, extrêmement dépouillé, est au présent, ce qui rend encore plus poignante cette mise à mort de l’Indien en Petit Taureau, car elle se déroule sous les yeux du lecteur à chaque fois qu’il relit le livre. Les très belles illustrations au pastel présentent à chaque double page des plans d’ensemble dans lesquels le petit Indien semble encore plus petit, encore davantage écrasé par ce destin qui le dépasse, ce qui accentue encore la violence insidieuse qu’il subit.
La gravité du propos ne doit pas détourner les enseignants de ce beau livre, qui pourrait être présenté en fin de cycle 2 comme en cycle 3. A travers l’histoire singulière de Petit taureau, qui est aussi celle de tout un peuple, c’est toute la problématique du déracinement et de l’acculturation qui va pouvoir être présentée et discutée avec les élèves. Une autre approche pourrait être celle de la découverte du monde : l’Indien et la conquête de l’Ouest américain sont encore bien présents dans l’imaginaire occidental. Le petit Sioux de Derib et Job, Yakari, n’est-il pas un des héros de bande dessinée les plus connus des cours de récréation ? Il serait intéressant, notamment en cycle 3, de proposer aux élèves un certain nombre d’œuvres (BD, livres, extraits de films) dans lesquelles se construit une certaine image stéréotypée des Indiens, qui évacue la violence du destin de la nation indienne, pour ensuite proposer, avec Cheyenne pour toujours , un contrepoint plus grave, mais aussi plus juste sur le plan ethnographique et historique. Quelle que soit l’approche suivie, gageons que cet album ne laissera pas les élèves indifférents, ce qui est la marque des grands albums littéraires...

(Stéphanie Berthaud)


- Cheval vêtu, Fred Bernard, ill. François Roca, Albin Michel Jeunesse, 2005

Un jour, dans l’immensité des Grandes Plaines, territoire des Indiens Comanches, surgit de nulle part un cheval étrange, enveloppé dans une carapace d’acier quand les chevaux des Indiens courent nus. Les Indiens nomment Cheval vêtu cet étalon qui les fascine et les inquiète, tant il ne ressemble à aucun autre. L’étranger, un destrier espagnol, attiré par une des femelles, Trois Myrtilles, s’impose aux Indiens, provoquant la fureur de Cheval Sacré, l’étalon dominant du troupeau. Il devient bientôt la monture préférée du chef Grand Corbeau. Grâce à lui, les Comanches remportent d’éclatantes victoires sur leurs ennemis de toujours, les Pawnees ; et réussissent une chasse aux bisons mémorables. Mais Cheval Sacré ronge son frein et ne songe qu’à provoquer son rival...
Avec cet album, Fred Bernard nous plonge dans l’univers du western, des grands espaces, des fiers peuples cavaliers associés dans notre imaginaire occidental à la liberté. Le récit se veut donc un hommage aux Indiens, la célébration de leur courage et de leur énergie farouche qui se lit dans les scènes de batailles et de chasse aux bisons d’un lyrisme enivrant. Les illustrations pleine page de François Roca nous entraîne au cœur des batailles ou des cérémonies, rendent presque palpables, par la palette de couleur, le souffle brûlant du vent balayant les plaines et desséchant la prairie... Mais cet album n’a rien d’un documentaire, et l’évocation des Indiens se lit en filigrane d’une histoire éternelle : l’arrivée d’un étranger, son histoire d’amour avec un des membres de la communauté, et sa rivalité avec le leader actuel. Le narrateur de ce récit adopte souvent le point de vue de Cheval Vêtu, ses émotions, ses souvenirs, et c’est ainsi que le lecteur en sait plus que les Indiens sur lui. L’opinion du cheval ayant fui l’invasion espagnole plus au sud des Grandes Plaines apporte un contrepoint pacifiste aux récits de bataille d’où sourd la violence.
En fin de cycle 3, cet album pourra être proposé comme l’une des dix œuvres littéraires à étudier au cours de l’année. Sa structure narrative se prête aisément à une lecture par épisode, et un travail très intéressant pourra être mené sur la caractérisation des différents personnages, pour retrouver chez ces équidés des comportements très humains en définitive ! Ce travail sur le plan littéraire devra s’accompagner, d’un relevé des notations ethnographiques, géographiques et historiques, qui seront explicités pour favoriser la compréhension du texte.

(Stéphanie Berthaud)


- Hiroshima, deux cerisiers et un poisson-lune, Alain Serres, ill. Zaü, Rue du monde, collection Histoire d’Histoire, 2005

Rappelons le principe de la collection Histoire d’Histoire : un auteur de fiction est invité à écrire un récit fictionnel qui s’ancre fortement dans une période historique, et fil des pages de l’album, des encarts documentaires, texte et iconographie, apportent des informations nécessaires pour mieux comprendre le récit - ou bien est-ce le récit qui aide à mieux saisir les faits historiques ?
Le récit proposé par Alain Serres évoque l’explosion de la première bombe atomique de l’histoire de l’humanité sur la ville japonaise d’Hiroshima, servi les illustrations japonisantes de Zaü. Pour parler de cette époque d’une violence difficilement envisageable pour des enfants, il a choisi de raconter l’histoire de la petite Yoko, jeune japonaise d’aujourd’hui, qui rend visite, comme chaque année, à sa vieille tante Tsukiyo. Celle-ci a connu l’horreur d’Hiroshima, la bombe ayant décimé sa famille. C’est une rescapée, mais elle refuse, au grand dam de sa petite nièce, d’évoquer la catastrophe. Elle parle toujours de ce jour-là, le 6 août 1945, comme du jour où une bombe est certes tombée, mais a été neutralisée par une fantastique floraison des cerisiers de la ville et par l’intervention miraculeuse de deux grues qui l’ont emportée loin de là... La vieille femme se raccroche à cette histoire poétique, "conte qu’elle s’est fabriqué pour se protéger de la laideur du monde", et la petite Yoko lui reproche de lui mentir...
Si la petite fille ne comprend pas la réaction de sa vieille tante, gageons que les élèves de cycle 3, accompagnés dans leur lecture par leur enseignant, seront eux plus sensibles à la douleur de la vieille femme. Le texte d’Alain Serres ne se laisse pas saisir dans une première lecture. Le comportement de la vieille femme, qui collectionne les tasses à thé qu’elle détruit méthodiquement, ainsi que le jugement de Yoko sur sa vieille tante à la fin du récit : « il faut être fou pour dire ce que dit Tsuyiko », permettront à l’enseignant d’engager ses élèves dans un débat interprétatif. Ce travail littéraire sur le texte ne pourra se faire sans un travail préalable sur cette période historique.

(Stéphanie Berthaud)


- Le rêve de Léon, Agnès de Lestrade, Kumiko Yamamoto, Tourbillon, 2005.

Avec son petit format carré et ses lourdes pages dures et cartonnées, cet album semble de prime abord s’adresser à des élèves de petite ou moyenne section. Le graphisme épuré, décliné sur un fond violet uniforme, présente une ligne claire de nature à faciliter la lecture de l’image. Le texte lui-même, rédigé à la première personne, obéit à un principe général d’économie, pour retranscrire le discours d’un petit garçon. Or contre toute attente, cet album à l’esthétique japonisante présente un propos difficile qui s’adresserait plutôt sur le fond à des élèves de cycle 3. En voici la teneur : Tom est sage, il obéit à sa mère et obtient toujours de bonnes notes en classe. Il a beaucoup d’amis, une magnifique maison, un père footballeur professionnel, une mère attentionnée et un chien qui l’adore. Mais voilà... Tom n’existe que dans l’imaginaire d’un petit garçon nommé Léon. Cet album repose sur un contrepoint constant entre d’une part le discours à la première personne, qui transcrit les affabulations de Léon, et d’autre part les illustrations elles-mêmes, qui donnent à voir une réalité sans cesse plus douloureuse : Léon est en réalité un petit garçon triste et solitaire, qui se heurte à de graves difficultés scolaires ainsi qu’à l’indifférence de ses parents. Il n’a ni ami ni compagnon avec lequel communiquer et mène une existence sans joie, à l’image du fond de couleur uniforme et froid des double-pages. La structure en contrepoint n’apparaît pas de prime abord, c’est le décalage croissant entre texte et image qui finit par susciter le malaise du lecteur, au point de susciter une relecture. Le discours s’achève par la rencontre dans le miroir d’un autre être, une image de soi dans laquelle Léon se reconnaît de façon détournée : s’il persiste à se faire appeler Tom, il prête son propre nom et son propre sort au petit garçon qui lui fait face dans le miroir. L’album s’achève sur cette scène pathétique et ambiguë où la schizophrénie du personnage-narrateur atteint son comble, en même temps qu’elle signale son propre artifice. Cette œuvre semble intéressante pour introduire un débat sur la fuite de la réalité et le dédoublement de la personnalité. Léon se ment-il totalement à lui-même jusqu’à un point de non-retour, ou bien cherche t-il consciemment à fuir sont univers, en s’inventant pour de faux une vie compensatoire et un ami imaginaire ? D’autres albums sur le même thème pourraient entrer en réseau, comme Léon et Bob de Simon James, où Bob, l’ami imaginaire de Léon, finit par disparaître quand Léon se trouve un ami. Un lien fructueux pourrait être fait de même avec les mondes virtuels des jeux vidéos. Cet album offre des modalités d’approche très différentes : soit par le texte seul, en demandant aux élèves d’illustrer tour à tour une partie ; soit par l’image seule, en demandant au élèves de raconter chaque scène à la première personne. Cette double démarche pourra faire cerner le décalage pathétique entre texte et image à l’œuvre dans l’album.

(Nicolas Rouvière, Elodie Cornu)


- Super circus, Patricia Huet et Sophie Dufeu, Grasset Jeunesse, 2005, coll. « 2 x 2 = 4 ».

Matéo l’éléphanteau et Marcie la fourmi sont deux amis du cirque Bardelette. Ils rêvent de créer un numéro ensemble qui ferait d’eux les vedettes de la soirée. Aussi décident-ils dans le plus grand secret d’en monter un, ce qui attise la curiosité de tous les membres du cirque. Mais personne ne sait de quoi il s’agit, tout le monde attend avec impatience de voir ce fameux numéro, programmé comme le clou du prochain spectacle. La surprise ne sera levée qu’à la toute dernière double-page, selon une structure d’attente assez réussie, qui maintient le suspens et l’intérêt du lecteur jusqu’à la fin. Cet album se présente comme une succession de double-pages aux couleurs vives et chaudes, rehaussées de rouge et d’orangé, où les personnages sont représentés en pied ou en gros plan. La disproportion comique des gabarits met en valeur le gigantisme de l’éléphant représenté de façon très généreuse sur une large surface. Le texte est intégré dans le corps de l’image. Il épouse parfois le contour des lignes du dessin, et joue avec la taille des caractères typographiques. L’ensemble forme un tout extrêmement sympathique, à la tonalité humoristique, où s’exprime la bonhomie souriante des personnages. La composition du texte repose sur un système de rimes plates, propre à faire sourire les lecteurs, en même temps qu’à développer leur conscience phonologique. L’album offre l’occasion de travailler sur le vocabulaire de la ménagerie (singe, crocodile, hippopotame, otarie), de la représentation (numéro, revue, chapiteau, public), des artistes (dompteurs, équilibristes, clowns, magiciens). Il comporte en particulier un grand nombre d’adjectifs laudatifs (époustouflant, phénoménal, fabuleux, triomphal, divin, prodigieux). Un système comique de contrepoint invite souvent à déceler dans l’image les animaux qui se dissimulent pour espionner les préparatifs du numéro de Marcie et Matéo. D’autres double-pages invitent à décrire les différents numéros de cirque qui se déroulent sur la piste. Les deux héros forment un duo comique où s’inversent les valeurs de la force physique et de la minutie. La fourmi soulève ainsi des haltères tandis que l’éléphant fait de la couture. Les élèves sont conviés tout au long de l’histoire à imaginer la nature de leur fameux numéro. Un album joyeux et pétillant pour les GS de maternelle, sur le thème de l’amitié par-delà les différences, qui s’inscrit dans un réseau sur le thème du cirque, au côté d’autres albums comme Amédée ou Etoile .

(Nicolas Rouvière, Anne-Laure Anselme)