Vous connaissez tous la perspective cavalière et la perspective des peintres, ou perspective centrale. La perspective cavalière au moins vous semble couler de source et pourtant il aura fallu de nombreux siècles avant de parvenir à lélaboration puis à la codification de ces deux modes de représentation de lespace.
Ce texte présente un bref historique des modes de représentation en perspective. Il s'appuie sur différentes lectures que j'ai réalisée sur le sujet et notamment l'excellent ouvrage de Erwin Panofsky : "la perspective comme forme symbolique" aux éditions de minuit. Dans ce texte je fais référence à des figures et planches tirées de cet ouvrage mais que vous ne verrez pas car je n'ai pas demandé l'autorisation de les reproduire.
Les anciens nont jamais possédé la perspective telle que nous la connaissons, mais ils ont bel et bien possédé des procédés de mise en perspective. On peut distinguer trois époques, correspondant à trois degrés dévolution de ces procédés :
* Une période archaïque englobant les styles de lancien orient (Voir fig. 13). Dans ce type de représentations sont juxtaposées ou superposées des vues en plan et en élévation dune même figure.
* Une deuxième période caractérisée par léchelonnement latéral des figures. Dans ce mode de représentation, différentes élévations dune même figure sont représentées de manière échelonnée. Par exemple, sur la planche 5, la partie antérieure et la partie postérieure des chevaux sont représentées, la partie antérieure étant décalée vers le haut.
* Par la suite, dans une troisième période et sous linfluence de la peinture de scène (Décors de théâtre), des améliorations vont être apportées, poussant cet échelonnement jusquà une véritable perspective cavalière. Mais il manquera toujours lunité de vue, ce qui se traduit par des directions de fuite distinctes pour une même figure. Pour des objets symétriques, on voit apparaître la convergence des arêtes sur un axe de fuite (Voir pl. 1), mais le point de fuite nest pas unique pour une direction donnée, comme dans la perspective centrale moderne.
On peut conjecturer que ce qui a véritablement empêché les anciens de parvenir à la perspective centrale est leur optique. Loptique des anciens sest représentée le champ visuel sous la forme dune calotte sphérique. Elle a du coup proclamé en toutes circonstances le principe selon lequel les grandeurs visuelles (En tant que projection des choses sur la sphère visuelle) doivent être déterminées non par léloignement des objets relativement à loeil mais par la mesure de langle visuel, ce qui est contraire au principe de la perspective centrale où lon projette sur un plan et non sur une calotte sphérique : Euclide fera dailleurs de ce principe son huitième théorème.
Ce principe est valide, mais de fait, il conduit à limpossibilité de représenter sur un plan une figure de lespace vue par loeil, du fait de limpossibilité détaler une portion de sphère sur un plan sans la déchirer (Au contraire dun cylindre par exemple).
Pourtant, on peut montrer que pourvu que langle sous lequel on voit lobjet soit petit, les grandeurs apparentes de lobjet sont très proches dans les deux constructions, rendant ainsi possible la représentation en plan dun ensemble dobjets de lespace de manière cohérente et ne choquant pas loeil.
Au moyen-âge, on assiste à un apparent retour en arrière. Les progrès réalisés dans lantiquité sont remis en question et jusquau 15ème siècle les représentations picturales vont privilégier les qualités narratives de limage.
Au détriment dun traitement réaliste. Lespace pictural est clos, à limage du monde clos et fini dAristote, délimité par la sphère des fixes. A lintérieur de cet espace clos, lartiste met en scène des personnages régis par des rapports symboliques, sans se soucier ni dunité de temps ni dunité despace : un même personnage peut apparaître plusieurs fois et sa taille est déterminée par sa position dans la hiérarchie sociale ou religieuse.
En 1344 lAnnonciation dAmbrozio Lorenzetti (Voir pl. 22) marque une transition, par lapparition dun véritable plan de base, ayant désormais pour fonction explicite de permettre à lobservateur de lire les dimensions des différents corps dont il est le support, ainsi que leurs distances respectives. Les corps cessent de flotter dans lespace comme auparavant. Parallèlement à cela, la construction en arête de poisson est remise au goût du jour.
Dans loffice des morts de Jan van Eyck (Voir pl. 28), lespace ne commence plus seulement au moment où lon franchit les limites du tableau. Au contraire, le plan du tableau se dresse au beau milieu de cet espace, semblant y découper une fenêtre.
En 1415, Filippo Brunelleschi réalise sa première expérience sur la place San Giovanni à Florence. Il a peint une vue extérieure de baptistère et il a mis au point un dispositif qui permet de faire coïncider cette peinture avec lédifice : la tavoletta. Le tableau est peint sur une face de la tavoletta qui est percée dun oeilleton. On tient la tavoletta face à soi du côté qui nest pas peint et lon regarde lédifice par loeilleton. On intercale alors un miroir tendu à bout de bras entre la tavoletta et lédifice. Si tous les éléments du dispositif sont correctement disposés, limage de la peinture reflétée par le miroir coïncide avec une partie de lédifice.
La perspective centrale est née !
Pour en arriver là, il faut avoir dépassé la vision aristotélicienne du monde en vigueur depuis lantiquité et renié Euclide (Tout au moins son huitième théorème). Cest la fin de la scolastique et lémergence de la vision copernicienne du monde.
Au 17ème siècle, Desargues fonde la géométrie projective formalisant ainsi les procédés mis au point par les peintres pour construire leurs tableaux en perspective centrale.
Elle a été utilisée empiriquement dans lantiquité comme nous lavons vu. En 1582 Jacques Androuet du Cerceau donne une justification rationnelle de lutilisation de la perspective parallèle pour la réalisation des métrés dun bâtiment. Au 17ème siècle, elle sera utilisée par les militaires pour réaliser des plans de place forte sur lesquels on puisse faire la lecture des vraies grandeurs.
Elle est toujours utilisée en dessin technique de nos jours.
On a pu voir que la représentation en plan de lespace est profondément enracinée dans la conception quont les hommes de lunivers et de la place quils y occupent. Que dire alors de la peinture abstraite et quelle est notre conception sous-jacente de lunivers ?
|
|
| Gilles Josse : Lycée La Pleïade - Pont de Cheruy (38) / imel@ac-grenoble.fr / 28 septembre 1998 |